18 octobre 2009

Fais de beaux rêves

Birds singing in the sycamore tree.

Chaque jour, je remonte la longue Alexandra Street qui me mène d'un seul trait rectiligne jusqu'aux abords de la University of Reading ; depuis le pas de ma porte sur Fatherson Road, en traversant la large London Road toujours engluée dans son trafic automobile, et laissant derrière moi au cours de mon ascension Erleigh Road puis Addington Road. Il me faut ensuite longer un des terrains de sport où se pratiquent, selon les jours et les heures et les étudiants, le soccer ou le rugby. Encore quelques minutes de marche, je croise staff, students et ouvriers du bâtiment en goguette sur le campus pour encore quelques mois semble-t-il, dépasse sur ma gauche la Henley Business School et son confortable café où l'on me prend pour un Italien, puis pénètre le HumSS Building où je retrouve mes collègues. La route est courte ou longue ou indifférente, selon les jours, selon la météo, selon ma compagnie ; vingt petites minutes dans un sens puis dans l'autre, du mardi au vendredi et parfois le lundi. Chaque matin le froid se fait un peu plus mordant, à défaut d'être toujours sec ; chaque matin le parcours se révèle un peu plus à mon œil qui s'aguerrit ; les cours dévoilent leur secrets, les jardins se dévêtissent à mon approche — au coin de ma rue, des palissades masquant le travail de besogneux individus casqués et vêtus de gilets d'un jaune violent se sont ouvertes, exhibant une façade victorienne tâchée du ciment frais que ces hommes emploient pour des travaux menés jusqu'alors dans le plus grand secret, retranchés derrière le bleu des murs artificiels érigés entre eux et les curieux passants. Les oiseaux chantent peu depuis la cime des arbres plantés le long de la rue ; les autochtones que je croise ne discutent pas plus — le silence qui m'accompagne durant mes marches laisse le champ libre à l'exploration minutieuse, à la traque de chaque détail, à l'imprégnation de tout mon être par cet esprit singulier qui émane des pancartes, des publicités, de l'architecture. Une après-midi ensoleillée, alors que je redescendais en direction du confort cosy, quoique suranné, de ma chambre moquettée de rouge, j'ai assisté à une partie de polo dans l'allée du garage d'une des imposantes bâtisses en bordure : le quotidien anglais se livre par parcelles à mon observation attentive — la vie, doucement, se déshabille. Dans l'autre sens, c'est la Thames Valley University, juste au bout de la rue dans laquelle je vis ; et King's Road, longue avenue presque parallèle à London Road — les deux fusionnent à Cemetery Junction, le croisement du cimetière ; elle mène tout droit au centre-ville, ce cœur arythmique intense le samedi et désert les soirs de semaine ; et au-delà la Tamise, et la gare ; et encore au-delà, Londres. Je remonte souvent King's Road, en quête du breakfast tea qui accompagnera chaque matin mes crumpets, du pot de Nutella qui accompagnera chaque après-midi ma cuillère à soupe, ou d'une bouffée d'air frais, de compagnie, profitant du beau temps, les rares jours où ce privilège est accordé à la perfide Albion. Comme aujourd'hui.

I'm longing to linger till dawn, dear.

Il ne reste presque plus de place dans le Starbucks Coffee sur Broad Street — je poursuis jusqu'à Queen Victoria Street, fais un crochet par la boutique Is This Art ?, peaufinant les projets de décoration de mon petit intérieur bien nu pour l'instant, une fois que les premiers deniers, fruits de mon travail, auront été perçus ; et finalement pousse la porte de la boutique pareillement franchisée sur Union Street, deux ruelles plus loin. Dimanche après-midi, ciel bleu — celle-ci est aussi prévisiblement plein : tous les confortables fauteuils sont occupés, les petits guéridons qui servent d'axe à leur disposition circulaire recouverts de tasses et d'assiettes vides et pleines ; les simples tables et leurs chaises raides subissent la même affluence humaine et vaisselière. Je repère tout de même, à l'extrême limite de mon champ de vision, au cent quatre-vingtième degré de mon œillade panoramique une petite tablette surélevée, postée devant deux hauts tabourets de bois foncé dont le grincement se devine au premier regard ; tournant le dos au brouhaha de la salle comble, des couples enamourés laissant la grande tasse de cappuccino partagée refroidir en se grignotant gauchement du regard, des couples d'amis réprimant à peine les éclats de rire que provoquent inévitablement la narration par le menu des extravagances grivoises et éthyliques de la veille au soir ; faisant face à la rue, au flot irrégulier de promeneurs bravant cette fraîcheur quotidiennement plus envahissante à mesure que l'automne mûrit et s'épanouit, et au-delà les bookmakers de Ladbrokes. Un peu plus haut dans la rue, un punk débraillé, mégot au coin des lèvres, mèche de cheveux gras rescapée de la tondeuse sans sabot masquant l'œil gauche, s'est assis en tailleur devant une porte imposante et peu engageante, coiffée de la mention Select Education ; ses doigts parcourent avec apparente dextérité les deux claviers de son accordéon ; il serre l'instrument contre sa poitrine, le visage baissé, tournant parfois sa tête dans ma direction — le regard vide, absorbé par le morceau qu'il interprète sans interruption. Les badauds passent sans le remarquer ; un adolescent à l'accoutrement singulier lui jette une pièce et je vois les lèvres du musicien s'animer, indépendantes du reste de son corps qui poursuit imperturbablement sa danse avec l'instrument apprivoisé. De ce côté-ci de la vitrine je n'entends que le mélange harmonieux des conversations qui couvre presque le répertoire jazzy diffusé par les haut-parleurs discrètement accrochés aux coins du plafond. Louis Armstrong entame son célèbre What a wonderful world tandis qu'en face de moi le punk a repris son pantomime, sa romance sans paroles pour deux jeunes hipsters, la vingtaine, qui se sont arrêtés pour l'écouter. Un troisième vingtenaire, emmitouflé dans un épais manteau, la tête haute, le pas altier, le ventre ballonné de sa propre importance, ignore cordialement le traîne-savate alors qu'il remonte la rue de toute la hauteur que sa suffisance accorde à son dédain. A l'intérieur, la chanson se termine dans une ultime reprise de son titre ; au-dehors, les deux jeunes se sont assis à côté de l'accordéoniste ; je quitte ma chaise, range mon livre et ma plume et mon cahier, et vais déposer deux livres dans son bonnet. De son instrument émane le thème du film de Jean-Pierre Jeunet, Le Fabuleux Destin d'Amélie Poulain.

Just hold me tight and tell me you'll miss me.

Je poursuis mes lectures avec l'avidité et le bonheur d'un nouveau-né à la littérature qui comble ses carences en se nourrissant de pages parfumées diversement selon les éditions — le renfermé d'un Penguin Books de 1968, le neuf d'un Garnier Flammarion de 2009, le recyclé d'un Faber & Faber de 2004. A chaque papier, son vieillissement propre, et son odeur qui à elle seule évoque des histoires, des phrases et des mots, renvoie à d'autres œuvres dans une sensuelle intertextualité ; un kaléidoscope de souvenirs contenus dans une seule fragrance — quelques atomes qui excitent les synapses et provoquent des mécanismes chimiques dans l'encéphale. Je tourne les pages une par une, reposant un volume, saisissant le suivant ; course effrénée riche en enseignements utiles ou destructeurs, assumant le risque de me prendre au jeu et de me perdre au cœur de cet univers théorique, de ce défi de papier lancé au lecteur, de cette fiction qui reste, en dernier lieu, d'une inaltérable altérité. A la fin de chaque histoire, les protagonistes disparaissent à jamais dans l'oubli — leur existence s'arrête avec le point final et d'autres prennent leur place avec la première majuscule de l'histoire suivante ; parfois certains sont rappelés pour un nouveau tour de piste au lecteur de s'accrocher au bon wagon s'il ne veut pas s'effondrer avec l'intrigue précédente. Ce n'est pas un choix facile ; ce n'est pas le choix de tout le monde. Mon wagon m'emporte au-delà de la Manche vers de nouvelles aventures ; sur la banquette arrière il y a encore de place, et la porte restera ouverte.

Je ne saurais en dire autant du siège passager.


Music : Bach [Cello suite no.2] ~ Prélude

1 commentaire:

  1. Et je suis bien attachée. Je ne tiens pas à être expulsée du siège après un quelconque accident.
    Mais tu me sembles un bon conducteur. Et le voyage me berce. <3

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