03 octobre 2009

A day of nights

A smile that's bigger than his mouth.

Tic, toc.

Le son des talons de mes chaussures neuves qui résonnent sur le sol du couloir du deuxième étage du HUMSS Building au cœur du campus universitaire de Whiteknights au sud-est de Reading. Aux quatre lecteurs est attribué un minuscule bureau, Room 226, ainsi qu'il est écrit sur les clés qui nous ont été solennellement remises par le professeur assurant nos trois jours de formation rapide avant la plongée dans le grand bain. Dans ce bureau (la pièce) trônent fièrement deux bureaux (le meuble), adossés au mur de droite, et sur la gauche deux tables qui font le compte : un-deux-trois-quatre, Clotilde-Claire-Solenne-Etienne. Deux ordinateurs antédiluviens rassurent quant à l'équipement général de l'université — le dépaysement est relativisé. Des armoires alourdies de volumes en tout genre, Roget's Thesaurus, Robert & Collins, même un Larousse — et le travail de nos prédécesseurs, plus ou moins soigneusement compilé dans des classeurs, dossiers, tas informes sans doute jamais consultés. Des archives parfois datées, remontant jusqu'à 1987 — peut-être plus loin ; qui sait quelle antiquité nous exhumeront, mes collègues et moi-même, au cours de notre réaménagement progressif de cet espace exigu ; qui sait également quelle sera notre contribution à ces travaux — dont le sort prévisible prépare leur auteur à l'anonymat dans lequel ses géniales publications de thésard sur une féconde approche transesthétique des nouvelles de Théophile Gautier, invariablement, demeureront. Dans ce réduit glacial, pas de radiateur mais une bouilloire en état de marche — un sens des priorités qui frôle la caricature. Le campus de l'Université ressemble bien à l'idée que l'on se fait — qui nous est faite — du campus anglo-saxon ; beaucoup de vieux bâtiments à l'allure un rien romanesque ; un nombre incalculable de cafés où l'on trouve en particulier du thé — mais également beaucoup de fair-trade coffee — c'est visiblement la grande mode ; un département de Sciences Humaines plus ou moins bien entretenu jouxtant une luxueuse Business School flambant neuve — là encore, on (re)trouve rapidement ses marques. Et au milieu de cet ensemble architectural dépareillé, une immense pelouse où l'on se laisse aller à flâner par beau temps ; de l'autre côté, un lac dont on peut faire le tour à pied, tranquillement, au rythme des cygnes qui s'y baignent — plusieurs fois je me suis installé face à cette étendue d'eau, étendu dans l'herbe, un livre à la main ; en quête de la quiétude que la ville ne m'offrait qu'en bord de Tamise, bercé par le bruissement du vent qui caresse les branches des arbres omniprésents. Le lieu est visiblement prisé par le voisinage — les étudiants sont loin d'être les seuls à jouir de cet incongru coin de verdure au cœur du quartier résidentiel qui entoure le campus.

Pieces of my skin

J'ai poussé la première porte d'un pub anglais depuis mon arrivée ; mercredi soir, précisément ; à la fin de l'ultime jour de préparation à l'enseignement, nous nous sommes rendus ensemble en ville pour y prendre un verre. The Bugle. Le lieu ne manquait pas de charme : écriteau traditionnel, encadrement de porte et bar et table en bois épais, bière bon marché — avec la joie, de ce côté-ci de la Manche également, de ne pas avoir à tailler sa route à travers un opaque nuage de fumée. Le barman nous a demandé notre carte d'identité — c'est une manie ; mais il risque trois cents livres d'amende, nous a-t-il précisé ; alors il vérifie. Commande passée, dont deux pintes de Guinness — le pilier invariablement accoudé au bar m'interpelle. « Which country you from ? » « France. » « You French and you drinkin' Guinness ? » « Yes. » « Ve'y good ! » Après un éclat de rire, il nous demande si l'on en trouve en France. Clotilde et moi acquiesçons — à son grand étonnement. Il poursuit alors son galimatias enivré au sein duquel nous démêlons, non sans difficulté, quelque chose comme "Nous buvons vos vins, et vous buvez notre bière ! Cheers !" Puis ce jovial hurluberlu me tendit une main que je serrai en souriant. Les Frenchies s'intègrent à petits pas ; en attendant, ils ne passent pas inaperçus.

Wave goodbye again.

Déjà plus d'une semaine que j'ai posé le pied sur la terre anglaise ; déjà plus d'une semaine que j'ai quitté le peu de choses qui me retenaient encore en France pour me lancer dans cette aventure presque londonienne en version originale. Le navire faisait naufrage — dépouillé de ses ornements les plus chers, misérable barque abandonnée de son équipage, les planches disjointes ne retenaient plus l'eau qui s'engouffrait par litres entiers à fond de cale, promettant cet édifice pourrissant l'avenir d'un refuge à coraux. Sur la berge, de l'autre côté du bras de mer qui fut le témoin de cette perdition, je fais le compte de ce que j'ai pu en sauver — Robinson sur son île qui repêche les débris — et c'est toujours trop peu. Je ne peux pas blâmer les vents et la mer démontée — le gouvernail qui échappe au capitaine — les voiles qui se gonflent bien au-delà du raisonnable ; je fais face à la plèbe qui peuple mon cœur et appelle de ses vœux le châtiment ; et le silence des rescapés me terrifie. Mais il n'appartient à personne d'autre de les faire parler — et de chérir celles et ceux qui me restent. Si je vous apprivoise, vous serez pour moi uniques au monde. Alors soyons patients. J'y gagnerai, à cause de la couleur du blé. Et de la saveur de tes cupcakes.

The crimes that make the time go fast.

Les secondes filent à ma montre, à mesure que la trotteuse tourne et tourne encore sur elle-même, laissant échapper le temps. Lundi, déjà, les cours commencent ; lundi, déjà, j'endosse le costume du professeur, je traverse la barrière, je suis un enseignant parmi les enseignants — j'échange mes impressions sur les étudiants, j'aide une autre lectrice pour la correction d'une copie, je partage mes trouvailles documentaires en vue d'intéresser mes classes. La première secousse m'est venue cet été, lorsque j'ai reçu un email de la responsable des lecteurs dont l'en-tête était ainsi formulé : "Cher collègues," — un collègue, voila ce que j'étais en passe de devenir, de ce côté-ci de la réalité. Les bras chargés de documents, la tête chargée d'idées, le cœur chargé d'espoirs, je vais au-devant du défi — le dévisage sans frémissement — l'embrasse sans appréhension. Students, here I come.

Tic, toc.




J'ajoute que le 2 octobre dernier — hier— mon frère fêtait son dix-neuvième anniversaire. Je lui souhaite excellent.
J'ajoute également que j'ai publié en ligne une courte nouvelle, disponible dans mes refuges cités en marge de ce billet.

1 commentaire:

  1. (c'est Cisco)

    Un kleenex ? 8D

    Sinon pour mon anniversaire, c'était pas la peine, ca sert pas à grand-chose d'avoir dix-neuf ans, c'est entouré par deux âges vachement plus excitants alors bon. c'est un peu l'âge ingrat. Mais merci quand même <3

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