27 mai 2010

[Aparté] Dysphorie

Petit texte écrit pendant les partiels, à Poitiers.


Le bâtiment se dresse, grisâtre, au fond du grand espace indéfinissable et partagé entre pelouse et carrelage de roc mal ajusté. Un seul triste étage mais une largeur impressionnante l'immensité du haut plafond que laisse deviner le singulier arrangement de la façade vitrée, devant laquelle des centaines d'yeux de pierre entravant le regard et la lumière. De part et d'autre de la cour, les familiers locaux où se dispense encore le savoir ; je scrute nerveusement les portes sur ma droite tu pourrais en sortir, m'apercevoir. J'ai longtemps dans ma tête ressassé la possible rencontre partiellement fortuite, inventé d'infinies conversations dont l'incipit invariablement m'insatisfaisait - perpétuel mouvement des brouillons déchirés et jetés rageusement à l'autre bout de mon cerveau, de l'imagination fiévreuse aux synapses de l'inattention.

Déjà mes pas résonnent sur le sol de l'entrée ; la traversée à découvert a pris fin sans encombres et me laisse un rien rassuré aux portes automatiques de la bibliothèque. Sur ma droite à nouveau, s'ouvre la salle de lettres ; minuscule portique au contraste vertigineux avec l'immense salle à l'organisation, l'éclairage, le chuchotement de rigueur soviétique. De pupitre en pupitre je guette l'apparition soudaine d'une figure surgissant du passé apaisante peine perdue ; autels vides, places assises, livre en main. Je retrouve l'habituel siège que je me plaisais à occuper lors de mes séances de travail solitaire, face aux rayonnages où quelques étudiants distraits feuillettent des ouvrages soustraits aux étagères lasses ; simple point de ce cercle de tables, téméraire recoin qui force le silence et la solennité des rares figures céans installées ; les yeux dans les yeux dans leurs notes, poussés par la curiosité intéressée du besogneux cherchant la preuve qu'il travaille bien avec plus d'ardeur. Où l'on mesure secrètement le sérieux de la tâche à l'épaisseur des tranches empilées sur le côté. Ce n'est pas sans moquerie que je reprends ma place l'acteur de ces querelles sourdes saurait vite rejaillir.

La feuille posée devant moi sur le revêtement singulier de la table est toujours aussi blanche. Le livre est bien ouvert erreur de repérage, chapitre déjà abordé ; le stylo empoigné qui esquisse quelques mots révèle qu'il n'est pas de la couleur souhaitée, rupture de cette hiérarchie chromatique arbitraire garante d'intellection. Il m'échappe alors et s'écrase sur le sol sur sa plume ta démarche, ta voix, tu rentres dans l'édifice ; panique, fugace tachycardie, perle de sueur cinématographique sur le front mon regard fixe trompé par les chimères qui transpirent des murs et des livres et de chacune de leurs pages : c'est bien une inconnue qui traverse le seuil et pénètre dans la salle pour aller s'asseoir à une place libre aperçue à distance. Le rythme de mon cœur lentement se régule alors que je jette un nouveau regard panoramique sur le lieu.

Et je la reconnais.

Partagé un bureau pendant trois courtes années puis perdu le contact. Un épisode enfoui qui se matérialise inopportunément je replonge dans l'époque où je te côtoyais, impitoyable partenaire qui refusait son aide au cancre que j'étais ; le charme de nos échanges à demi-prononcés pour ne pas rompre la quiétude appliquée de la classe ; notre indiscrétion de polichinelle suite au premier rendez-vous ; et cette entremetteuse confidente bicéphale. Des heures et des lieux qui refont surface et débordent la digue soigneusement entretenue le présent a soudain des années de retard. Un emportement neuf de l'imagination paralyse un instant ma raison mon visage mes membres tous ensemble alors qu'elle se redresse et croise mon regard ; je déchiffre dans le sien tour à tour emmêlés la surprise et la honte, la colère et la haine ; brusquement elle se lève et renverse sa chaise ; démarche rapide, impérieuse, autoritaire alors qu'elle s'approche et parcourt rapidement les quelques mètres qui nous séparent ; pris de panique je saisis comme je peux mes affaires éparses, jette au fond de ma serviette le livre et les stylos et trébuche en m'éloignant de l'imperturbable table où personne ne bouge ou ne remarque cette justicière lancée droit sur sa proie. En un instant je suis dehors, renversant au passage un jeune homme plein d'entrain, interloqué de se retrouver le nez dans le jardin qu'il venait sans doute cultiver. Le soleil, l'air frais je demeure un moment, les muscles tendus, prêt à bondir derechef hors de portée de ce vivant souvenir ; et puis elle ne vient pas, peut-être a-t-elle abandonné la poursuite, ayant chassé l'intrus hors du
panopticon dont il s'était lui-même exclus ; sur ces décisions-là on ne saurait revenir. Je jette un œil à travers les alcôves de la façade, elle trône paisiblement à la table qu'elle semblerait presque ne jamais avoir quitté.

Sur le chemin retour, bredouille de travail fait, je confirme le doute qui m'avait assailli sur le sol gît encore le stylo gauchement échappé ; la gravure par tes soins apposée avant que de l'offrir rappelle qu'il m'appartient.


On m'a dit qu'il était "prenant" et on m'a dit qu'il était "artificiel". Que je "ne maitrisais pas la syntaxe et les registres". Que ça ne "respirait pas" ou au contraire que ça "respirait". Dites-moi tout.


Music : Body Wisdom ~ Inside the nest (demo version)

23 mai 2010

Quand l'éternité fait naufrage

The exquisite art of forgetting

Le temps s'écoule à une vitesse effrayante — les cours sont terminés, les examens passés, le retour se rapproche. Il n'est pas de journée que quelque événement ne retienne l'attention ; consciencieusement je prends note et compile et entasse de petits morceaux d'insignifiance dont je ne tirerai pas grand-chose. Sinon une relecture d'autant plus attendrie que le nombre de jours me séparant de l'expérience vécue est élevé ; c'est ainsi que je trébuche sur des mots griffonnés dans les allées du Louvres : Caravage et Poussin, David et Géricault, mobilier Thiers et ornements Second Empire. Le séjour à Paris de quelques maigres jours — systématiquement trop courts — ponctué des tableaux de l'immense musée. Turner et les maîtres. J'ai complété ma découverte à la Tate Britain et balbutié une appréciation de l'oeuvre délicieuse de ce véritable peintre de la vie moderne — le trait rapide et imprécis, les couleurs rougeoyantes, le siècle du tournant révolutionnaire technique qui s'anime et jaillit hors de la toile, embrasse le spectateur et fouette ses sens. Son proto-impressionnisme bouleverse la vérité et exprime ce que la précision réaliste comprime. Me voilà passionné. Au-dehors du Grand Palais, je m'émerveille comme un touriste qui découvre la ville — j'ai toujours les yeux d'une nouveauté enfantine lorsque je déambule dans Paris. La longue perspective offerte par les Champs, le trottoir bordé de marronniers et couvert de gravier blanc, évoque les romans du début du siècle dernier ; je vois Marcel et Odette Swann en promenade dominicale, les yeux écarquillés de l'adolescent qui discerne la Beauté incarnée à son flanc. Je me détourne alors de l'itinéraire rectiligne et emprunte le majestueux pont Alexandre III ; Paris - 1897 lit celui qui promène le regard et oublie son dessein ; tout au fond de la Seine grise s'élève la Tour Eiffel. Je suis pris à la gorge et rit de mon transport, romantisme de gare qui sied mal au philosophe mais tellement au rêveur. L'avenue du maréchal Gallieni mène alors d'un seul trait aux Invalides où des pandores battent distraitement le pavé. Instinctivement, presque, je ralentis au moment de pénétrer sur l'esplanade, retardant l'échéance, prolongeant le moment qu'une mathématique relative étrécit face aux heures de métro ; puis je lève la tête et observe, observe, observe, déchiffre les inscriptions sur les pierres, détaille les cadrans solaires, compte les arcades, m'emplit les yeux jusqu'aux larmes de cette capitale chérie. Sub luce gaudent, sub umbra quiescunt peut-on lire au-dessus de la colossale voûté par laquelle j'ai pénétré dans l'enceinte. Ils se réjouissent à la lumière, se reposent l'obscurité venue. Si seulement.


Erase the sun

J'avais dans un coin de ma tête le projet de parler du printemps — des arbres qui fleurissent le long d'Alexandra Road et parfument agréablement mes allées et venues à visée universitaire ; de la glycine suspendue aux lourdes grilles en fer forgé de Forbury Park rosissant de plaisir sous la caresse du ciel sans nuages ; des pelouses se vêtant d'étudiants dévêtus entre deux examens. Les journées s'allongent et c'est avec joie que je me surprends à quitter le bureau sous la douce lumière des ultimes rayons — les premiers ne réchauffent que rarement mon réveil. Les rues de Reading brillent d'un éclat terni, prises de court par le retour subit de la clarté d'or et d'azur ; encore vêtues de leur robe hivernale, elles clignent des fenêtres, éblouies ; l'ombre projetée au sol ne rafraîchit pas assez. Chaleur intempestive : c'est l'été, qu'il faudrait évoquer, qui vole la vedette à la saison des bourgeons et laisse coi le benoît caloriphobe. Je ne suis, je répète, rien qu'un oiseau de nuit ; le rythme dévolu aux périodes estivales en impose désormais à mes sens et contraint mon esprit — fatigue et langueur diurne, zénith au crépuscule. Le jour n'existe plus, l'obscurité emplit plus du tiers de mon temps ; distorsion temporelle que je dois à la nature et qui me soustrait davantage au commerce des semblables. Fatalité biologique accentuée par ma terrible chambre : la bataille du thermostat livrée avec passion contre la maisonnée, perdue d'avance par infériorité numérique, me condamna à bouillir d'octobre au jour heureux de la réparation du vétuste chauffage central ; la trêve à peine consommée, j'étuve dorénavant d'une carence en fenêtre. L'air frais des nuits tardives esquive mes lucarnes et je vis presque nu dans ma transpiration. (Le glamour chic et choc n'est point là le propos).


De lectures je m'abreuve et de musique aussi ; l'élévation de l'âme dans des sphères éthérées compensera peut-être la cuisson de l'épiderme. Loin des compagnons d'âme, sociopathe à temps plein, je peuple mes déambulations de fantômes parcheminés, de créatures de sons et de mots plus réels que les voisins que j'entends sans jamais les croiser. Raskolnikov en frère, Zuckerman en tuteur ; le gai savoir de Baudelaire qui m'apprend Paris autrement. Londres lui ressemble, finalement : étoile de fond bruyante au roi angoissé, où se noient de concert les passions et les peurs. Artères surpeuplées d'une foule anonyme ânonnant des mots doux au creux du combiné ; bijoux de façade noircies par le grouillant trafic ; démultiplication des patrons de plastique où scintille la dernière extase d'une civilisation nauséeuse. Au coeur de ce mauvais dédale, labyrinthe aux miroirs qui reflètent leur vide à l'infini, je m'invente un art et une postérité, funeste sublimation de cette imparcourable distance de vous à moi. Jouer à choisir le vide — adopter la posture des penseurs, érémitique ersatz d'une vie créative — feindre la force débordante projetée comme la lance du jeune Perceval courant la Gaste Forêt, quand le papier n'exubère que l'axiomatique essentiel manque. Vivre avec la plume des autres et sous la sienne propre, faute de savoir mieux faire, faute de savoir autrement faire. J'ai troqué pour une fois mon observatoire coutumier ; la routine, paraît-il, encourage la boisson ; profitant de l'avance de l'été je m'adosse à un chêne dans un parc de la ville. L'enfermement abandonné laisse place à une ouverture, une prise de risque de contact avec l'existence ; la protection offerte par le coin de vitrine est reléguée au rang des souvenirs cocasses — mieux voir et moins être vu. Copiste à défaut d'acteur, contraste plus saisissant et plus cruel encore. Parfois le personnage souhaite que l'auteur se taise ; à jamais.



Music ~ Mogwai [Young Team] - Mogwai Fear Satan