05 juin 2010

One lazy afternoon

Je publie coup sur coup des fonds de tiroir amassés avant de partir. Ils sont restés longtemps dans ce recoin, abandonnés ; je n'osais les relire. Le temps a passé depuis mon retour et il faut bien rendre justice à ces derniers instantanés. Dont acte.

Stuck by the deadly rhythm of the production line

Forte odeur de sueur et vapeurs d'alcool de ces locaux aussi la cigarette est bannie ; refont alors surface des effluves d'un autre genre. Plafond très bas, parcouru de poutres noires qui rappellent la façade atemporelle à colombages. Des formes circulent devant la fenêtre, osent un coup d'oeil à travers le verre dépoli et restent un instant, hésitant, questionnant les croisées couvertes de traces douteuses. Je suis un de ceux-là, et puis ne le suis plus — franchissant le rubicon couvert d'autocollants à l'effigie des real ales vendues céans. La moindre entrouverture laisse échapper, conjointement aux odeurs, un vacarme de tous les diables : la musique est toujours forte à l'intérieur d'un de ces authentiques pubs anglais, a fortiori lorsque celui-ci arbore comme enseigne The Bugle [Le Clairon]. La surprise olfactive s'accompagne d'un retentissant ébahissement auditif, point ici de radio branchée rabâchant les mêmes rengaines fatigantes, point ici de répertoire vieillissant de variété fatiguée. Le ton est donné dès les premières secondes ; ici comme partout ailleurs, l'Angleterre berce et roule. Little Richard, Jerry Lee Lewis, Elvis Presley — la crème du rockabilly de décennies oubliées au rendez-vous des amateurs de bière sans mousse. Un critique rigoureux objecterait sans doute que tel héritage est rien moins que british et n'a d'anglais que la langue, que depuis bien longtemps la Reine n'administre plus les provinces d'Outre-Atlantique — mesquines arguties pour qui goûte le plaisir d'échouer sur une table de bois poli, pinte en main, au son de ces précurseurs.

La faune locale est inévitablement suspicieuse : l'étranger qui pénètre en ces lieux est toujours louche a priori, et que dire de son air négligé et si unmistakably French ? A quelques milliers de kilomètres vivent des extra-terrestres, des bêtes sauvages, hic sunt leones. Sous le regard circonspect des quarantenaires attablés, je me fraye un chemin jusqu'au bar où sont accoudés les irréductibles ; depuis combien d'heures sont-ils assis là, depuis combien de pintes palabrent-ils football ? Peu importe. L'espace d'un instant le temps s'arrête pour les autochtones — le Français passe la porte, s'approche de la serveuse et commande une Guinness.

Where you from ?
Well, I'm living here for some time, but I'm from France.

Exclamations, éructations, déflagrations, je te l'avais bien dit, et c'est pas souvent qu'on en voit ici, et vous les Français vous connaissez la Guinness ?

Oui, de l'autre côté de la Manche on ne boit pas que du bon vin dont on vous refuse le privilège (la rumeur est ici largement répandue que le vin exporté sur les terres d'Elizabeth-la-seconde est des plus imbuvables). Discussions de comptoir sur mon compte. Galimatias indéchiffrable musique trop forte, multiplication des interlocuteurs, entrecroisement des fuck et des twat qui rendent inaudibles les paroles échangées dans ce dialecte typique de l'homme alcoolisé, sibyllin même au natif.

Je repère une petite table dans un recoin, guéridon faisant face à un fauteuil, et m'y installe avec ma pinte alors que les figures peuplant le pub poursuivent leurs conversations. L'endroit est extrêmement bruyant, c'est ici une constante ; aucune retenue chez les participants — tous masculins à l'exception de la barmaid. Peut-être est-ce le revers de la livre, l'autre face de l'Anglais, flegmatique Docteur Jekyll lorsqu'il attend le métro et tapageur Mister Hyde lorsqu'il se désaltère au pub. En France l'éclat de voix relève plutôt de l'exception, du groupe d'adolescents savourant l'indicible plaisir de l'autorité bravée, première ivresse au café local. Généralement calme. Autour de moi les gens s'esclaffent, répliquent, explosent à tout moment d'une ardeur renouvelée. Les jurons jaillissent et l'émoi saisit tout le monde — le pub est vivant, trompe l'atmosphère de recueillement austère impliquée par le confinement et le faible éclairage, laisse libre cours à tout l'énergie en d'autres lieux réprimée. A la porte du Bugle on troque le chapeau melon et la tasse de thé pour le maillot de son club favori et un demi-litre de bière tiède.

Cela fait une petite heure que je suis assis là, baignant dans cette moiteur éthylique et bruyante. Deux pintes et un tabloïd traînent sur ma table ; dans les pages de ce dernier s'étalent un délectable chauvinisme à l'anglaise. Alors que j'entame le présent billet, j'entends une voix derrière moi : Ask him what he's writin', alors qu'un homme passe à côté de ma table. Je me retourne.

What you writin' ?
Well... say, a short-story.
'bout the Bugle ?
... kinda.
You've come to the right place, mate, best pub in Readin' last pub in Readin' ! Stay for an hour or so, you'll see...

J'ai vu.


Rather be forgotten than remembered for giving in

Il est étonnamment tôt et pourtant la porte de ma chambre se referme sur mes pas. Je n'ai pas de cours à donner, pas de rendez-vous en ville ; oisiveté toute pure des vacances avancées que célèbre mon douloureux réveil matinal. Deux jours presque consécutifs — deux escapades aventurières — la campagne bretonne s'offre à mes yeux peu accoutumés. Salisbury, Bath. De la première des villes je n'ai aucun souvenir, en dépit de l'échange linguistique déjà ancien que j'y effectuai ; circonstances singulières dont le concours me ramène sur des terres auparavant goûtées. Le premier contact est fort peu remarquable ; sortie de gare d'une banalité confondante, quelques briques rouges noircies par la pollution, quelques boutiques ancestrales fermées ce jour, quelques chaînes et franchises de café ou fast-food ou lingerie féminine. A mesure que le promeneur s'enfonce dans le dédale de ruelles typiques, les vitrines rajeunissent et les bâtisses défraîchissent — association d'un goût douteux, chaud-froid déconcertant, l'amer de l'inconnu et le sucré du familier. Le touriste n'est qu'à-demi dépaysé — ouf ! — les repères sont à chaque coin de rue ; "ici aussi tu es chez toi" glisse-t-on à l'oreille du visiteur ayant traversé le pays en quête de la dose homéopathique d'altérité qu'il sied d'outrageusement flanquer au visage des amis casaniers une fois de retour. Les cartes postales de la (superbe) cathédrale ne sont pas trop onéreuses, pour les mauvais photographes.

Et trêve de palabres, en route pour les pierres suspendues de Stonehenge. Bus de ligne direction Amesbury, récompenses de houblon dans le sac, puis en route sur nos pieds pour les 2 miles qui séparent encore le bourg de l'attraction locale. Légèrement incrédule, le commerçant qui nous indique le chemin nous met en garde. Qu'importe ! Nous sommes décidés, courageux, inéquipés — il fait beau, il fait chaud, l'Angleterre nous offre l'opportunité d'une odyssée semblable à celle des bergers venant autrefois à Stonehenge pour y célébrer quelque rite mystérieux. A ceci près que nous commençons par longer l'autoroute sur un bon kilomètre, le cortège prenant alors l'allure absurde d'une troupe d'automobilistes en panne escortée par des enfants souriants et cet autocar saluant ironiquement. Bercés un court instant par l'illusion d'avoir enfin déniché l'itinéraire piéton indiqué plus tôt, les assistants en goguette traversent les champs, gravissent les collines, enjambent les barbelés avec ce sentiment étrange d'être un rien hors-la-loi. Au loin des moutons nous regardent peiner en broutant. Soudain, à la faveur d'une nouvelle barrière qu'il faut dépasser, sur la colline suivante, cernés par deux voies rapides et bruyantes, encerclés de visiteurs, j'aperçois les monolithes monumentaux de notre destination. Il se dégage de l'imposant assortiment une solennité qui frappe notre escadrille — le silence se fait — un instant de répit avant de reprendre la route. Ou peut-être ma mémoire me joue-t-elle un tour, peut-être la conversation tenue à cet instant s'approchait plutôt de ceci :

Ca y est ! Là-bas, regardez !
Il était temps...
A nous la pause bière !
Euh... Vous croyez que c'est bien prudent de passer près des vaches, là ?


Le périple à Bath sera beaucoup plus calme, solitaire par désir, apaisant, mémorable. Les bains romains installés sur une source naturelle divinisée par les locaux ; la cathédrale aux murs couverts d'ex-votos esthétiquement discutables, envahie par la musique nauséeuse d'un orgue mal dominé ; le parc sur les berges de l'Avon à l'accès payant. Je visite assez peu et me promène sans interruption, écoutant la ville avec attention, relevant les détails de son architecture. La côte est loin d'ici et pourtant la rivière est couverte de mouettes qui nagent et volent et piaillent et plongent. L'une d'entre elles s'acharne à vouloir, semble-t-il, effacer quelque tache de son plumage ; pendant plusieurs minutes elle immerge sa tête dans l'onde, répétant le même geste avec une frénésie d'autiste qui confine au grotesque. Je repense à Roth, à Poitiers, à la vie sérieuse qui m'attend au retour. Stained creatures that we are. That's why all the cleansing is a joke. A barbaric joke at that. What is the quest for purity, if not more impurity ?

Sur une planche, quelque part dans le centre-ville, une affiche annonce le programme de ce Bedlam Sunday — petit festival d'arts de rue et de musique. Alors que je déambule mon oreille est attirée par le son orientalisant d'un quintette de quadras en short. Leur batteur porte sur sa grosse caisse le nom de leur ensemble The Baghdaddies. Mélange réussi d'harmonie pop moderne et traditionnelles arméniennes, celtes ou persanes ; rythmes à la complexité que je n'ai pu, pour l'un des morceaux, totalement déchiffrer. To anyone who can danse on this one, we offer a record ! Des hommes heureux de communiquer sans parole, large sourire aux lèvres, euphorie qui gagne peu à peu le public. Le musicien me manque.


L'année a touché à sa fin en juin, et j'ai depuis bien rempli mes journées pour oublier de penser au confort d'outre-Manche. Plusieurs facteurs en jeu qui ont fait de cette expérience un plaisir. Un accomplissement. Je n'ai pas fini d'en tirer le bilan cette chose-là est sûre. Je n'ai pas non plus fini d'en regretter l'achèvement. Contemplation qui flatte le penchant mélancolique et nostalgique de mon caractère, réactionnaire que je suis, existentialiste aussi peut-être. Mes aventures continuent au pays du camembert ; m'est avis que je n'ai pas fini d'en discuter. Vous aurez de mes nouvelles so long, hypothetical readers. See you in the next life.

Music : Refused - [The Shape of Punk to come]

27 mai 2010

[Aparté] Dysphorie

Petit texte écrit pendant les partiels, à Poitiers.


Le bâtiment se dresse, grisâtre, au fond du grand espace indéfinissable et partagé entre pelouse et carrelage de roc mal ajusté. Un seul triste étage mais une largeur impressionnante l'immensité du haut plafond que laisse deviner le singulier arrangement de la façade vitrée, devant laquelle des centaines d'yeux de pierre entravant le regard et la lumière. De part et d'autre de la cour, les familiers locaux où se dispense encore le savoir ; je scrute nerveusement les portes sur ma droite tu pourrais en sortir, m'apercevoir. J'ai longtemps dans ma tête ressassé la possible rencontre partiellement fortuite, inventé d'infinies conversations dont l'incipit invariablement m'insatisfaisait - perpétuel mouvement des brouillons déchirés et jetés rageusement à l'autre bout de mon cerveau, de l'imagination fiévreuse aux synapses de l'inattention.

Déjà mes pas résonnent sur le sol de l'entrée ; la traversée à découvert a pris fin sans encombres et me laisse un rien rassuré aux portes automatiques de la bibliothèque. Sur ma droite à nouveau, s'ouvre la salle de lettres ; minuscule portique au contraste vertigineux avec l'immense salle à l'organisation, l'éclairage, le chuchotement de rigueur soviétique. De pupitre en pupitre je guette l'apparition soudaine d'une figure surgissant du passé apaisante peine perdue ; autels vides, places assises, livre en main. Je retrouve l'habituel siège que je me plaisais à occuper lors de mes séances de travail solitaire, face aux rayonnages où quelques étudiants distraits feuillettent des ouvrages soustraits aux étagères lasses ; simple point de ce cercle de tables, téméraire recoin qui force le silence et la solennité des rares figures céans installées ; les yeux dans les yeux dans leurs notes, poussés par la curiosité intéressée du besogneux cherchant la preuve qu'il travaille bien avec plus d'ardeur. Où l'on mesure secrètement le sérieux de la tâche à l'épaisseur des tranches empilées sur le côté. Ce n'est pas sans moquerie que je reprends ma place l'acteur de ces querelles sourdes saurait vite rejaillir.

La feuille posée devant moi sur le revêtement singulier de la table est toujours aussi blanche. Le livre est bien ouvert erreur de repérage, chapitre déjà abordé ; le stylo empoigné qui esquisse quelques mots révèle qu'il n'est pas de la couleur souhaitée, rupture de cette hiérarchie chromatique arbitraire garante d'intellection. Il m'échappe alors et s'écrase sur le sol sur sa plume ta démarche, ta voix, tu rentres dans l'édifice ; panique, fugace tachycardie, perle de sueur cinématographique sur le front mon regard fixe trompé par les chimères qui transpirent des murs et des livres et de chacune de leurs pages : c'est bien une inconnue qui traverse le seuil et pénètre dans la salle pour aller s'asseoir à une place libre aperçue à distance. Le rythme de mon cœur lentement se régule alors que je jette un nouveau regard panoramique sur le lieu.

Et je la reconnais.

Partagé un bureau pendant trois courtes années puis perdu le contact. Un épisode enfoui qui se matérialise inopportunément je replonge dans l'époque où je te côtoyais, impitoyable partenaire qui refusait son aide au cancre que j'étais ; le charme de nos échanges à demi-prononcés pour ne pas rompre la quiétude appliquée de la classe ; notre indiscrétion de polichinelle suite au premier rendez-vous ; et cette entremetteuse confidente bicéphale. Des heures et des lieux qui refont surface et débordent la digue soigneusement entretenue le présent a soudain des années de retard. Un emportement neuf de l'imagination paralyse un instant ma raison mon visage mes membres tous ensemble alors qu'elle se redresse et croise mon regard ; je déchiffre dans le sien tour à tour emmêlés la surprise et la honte, la colère et la haine ; brusquement elle se lève et renverse sa chaise ; démarche rapide, impérieuse, autoritaire alors qu'elle s'approche et parcourt rapidement les quelques mètres qui nous séparent ; pris de panique je saisis comme je peux mes affaires éparses, jette au fond de ma serviette le livre et les stylos et trébuche en m'éloignant de l'imperturbable table où personne ne bouge ou ne remarque cette justicière lancée droit sur sa proie. En un instant je suis dehors, renversant au passage un jeune homme plein d'entrain, interloqué de se retrouver le nez dans le jardin qu'il venait sans doute cultiver. Le soleil, l'air frais je demeure un moment, les muscles tendus, prêt à bondir derechef hors de portée de ce vivant souvenir ; et puis elle ne vient pas, peut-être a-t-elle abandonné la poursuite, ayant chassé l'intrus hors du
panopticon dont il s'était lui-même exclus ; sur ces décisions-là on ne saurait revenir. Je jette un œil à travers les alcôves de la façade, elle trône paisiblement à la table qu'elle semblerait presque ne jamais avoir quitté.

Sur le chemin retour, bredouille de travail fait, je confirme le doute qui m'avait assailli sur le sol gît encore le stylo gauchement échappé ; la gravure par tes soins apposée avant que de l'offrir rappelle qu'il m'appartient.


On m'a dit qu'il était "prenant" et on m'a dit qu'il était "artificiel". Que je "ne maitrisais pas la syntaxe et les registres". Que ça ne "respirait pas" ou au contraire que ça "respirait". Dites-moi tout.


Music : Body Wisdom ~ Inside the nest (demo version)

23 mai 2010

Quand l'éternité fait naufrage

The exquisite art of forgetting

Le temps s'écoule à une vitesse effrayante — les cours sont terminés, les examens passés, le retour se rapproche. Il n'est pas de journée que quelque événement ne retienne l'attention ; consciencieusement je prends note et compile et entasse de petits morceaux d'insignifiance dont je ne tirerai pas grand-chose. Sinon une relecture d'autant plus attendrie que le nombre de jours me séparant de l'expérience vécue est élevé ; c'est ainsi que je trébuche sur des mots griffonnés dans les allées du Louvres : Caravage et Poussin, David et Géricault, mobilier Thiers et ornements Second Empire. Le séjour à Paris de quelques maigres jours — systématiquement trop courts — ponctué des tableaux de l'immense musée. Turner et les maîtres. J'ai complété ma découverte à la Tate Britain et balbutié une appréciation de l'oeuvre délicieuse de ce véritable peintre de la vie moderne — le trait rapide et imprécis, les couleurs rougeoyantes, le siècle du tournant révolutionnaire technique qui s'anime et jaillit hors de la toile, embrasse le spectateur et fouette ses sens. Son proto-impressionnisme bouleverse la vérité et exprime ce que la précision réaliste comprime. Me voilà passionné. Au-dehors du Grand Palais, je m'émerveille comme un touriste qui découvre la ville — j'ai toujours les yeux d'une nouveauté enfantine lorsque je déambule dans Paris. La longue perspective offerte par les Champs, le trottoir bordé de marronniers et couvert de gravier blanc, évoque les romans du début du siècle dernier ; je vois Marcel et Odette Swann en promenade dominicale, les yeux écarquillés de l'adolescent qui discerne la Beauté incarnée à son flanc. Je me détourne alors de l'itinéraire rectiligne et emprunte le majestueux pont Alexandre III ; Paris - 1897 lit celui qui promène le regard et oublie son dessein ; tout au fond de la Seine grise s'élève la Tour Eiffel. Je suis pris à la gorge et rit de mon transport, romantisme de gare qui sied mal au philosophe mais tellement au rêveur. L'avenue du maréchal Gallieni mène alors d'un seul trait aux Invalides où des pandores battent distraitement le pavé. Instinctivement, presque, je ralentis au moment de pénétrer sur l'esplanade, retardant l'échéance, prolongeant le moment qu'une mathématique relative étrécit face aux heures de métro ; puis je lève la tête et observe, observe, observe, déchiffre les inscriptions sur les pierres, détaille les cadrans solaires, compte les arcades, m'emplit les yeux jusqu'aux larmes de cette capitale chérie. Sub luce gaudent, sub umbra quiescunt peut-on lire au-dessus de la colossale voûté par laquelle j'ai pénétré dans l'enceinte. Ils se réjouissent à la lumière, se reposent l'obscurité venue. Si seulement.


Erase the sun

J'avais dans un coin de ma tête le projet de parler du printemps — des arbres qui fleurissent le long d'Alexandra Road et parfument agréablement mes allées et venues à visée universitaire ; de la glycine suspendue aux lourdes grilles en fer forgé de Forbury Park rosissant de plaisir sous la caresse du ciel sans nuages ; des pelouses se vêtant d'étudiants dévêtus entre deux examens. Les journées s'allongent et c'est avec joie que je me surprends à quitter le bureau sous la douce lumière des ultimes rayons — les premiers ne réchauffent que rarement mon réveil. Les rues de Reading brillent d'un éclat terni, prises de court par le retour subit de la clarté d'or et d'azur ; encore vêtues de leur robe hivernale, elles clignent des fenêtres, éblouies ; l'ombre projetée au sol ne rafraîchit pas assez. Chaleur intempestive : c'est l'été, qu'il faudrait évoquer, qui vole la vedette à la saison des bourgeons et laisse coi le benoît caloriphobe. Je ne suis, je répète, rien qu'un oiseau de nuit ; le rythme dévolu aux périodes estivales en impose désormais à mes sens et contraint mon esprit — fatigue et langueur diurne, zénith au crépuscule. Le jour n'existe plus, l'obscurité emplit plus du tiers de mon temps ; distorsion temporelle que je dois à la nature et qui me soustrait davantage au commerce des semblables. Fatalité biologique accentuée par ma terrible chambre : la bataille du thermostat livrée avec passion contre la maisonnée, perdue d'avance par infériorité numérique, me condamna à bouillir d'octobre au jour heureux de la réparation du vétuste chauffage central ; la trêve à peine consommée, j'étuve dorénavant d'une carence en fenêtre. L'air frais des nuits tardives esquive mes lucarnes et je vis presque nu dans ma transpiration. (Le glamour chic et choc n'est point là le propos).


De lectures je m'abreuve et de musique aussi ; l'élévation de l'âme dans des sphères éthérées compensera peut-être la cuisson de l'épiderme. Loin des compagnons d'âme, sociopathe à temps plein, je peuple mes déambulations de fantômes parcheminés, de créatures de sons et de mots plus réels que les voisins que j'entends sans jamais les croiser. Raskolnikov en frère, Zuckerman en tuteur ; le gai savoir de Baudelaire qui m'apprend Paris autrement. Londres lui ressemble, finalement : étoile de fond bruyante au roi angoissé, où se noient de concert les passions et les peurs. Artères surpeuplées d'une foule anonyme ânonnant des mots doux au creux du combiné ; bijoux de façade noircies par le grouillant trafic ; démultiplication des patrons de plastique où scintille la dernière extase d'une civilisation nauséeuse. Au coeur de ce mauvais dédale, labyrinthe aux miroirs qui reflètent leur vide à l'infini, je m'invente un art et une postérité, funeste sublimation de cette imparcourable distance de vous à moi. Jouer à choisir le vide — adopter la posture des penseurs, érémitique ersatz d'une vie créative — feindre la force débordante projetée comme la lance du jeune Perceval courant la Gaste Forêt, quand le papier n'exubère que l'axiomatique essentiel manque. Vivre avec la plume des autres et sous la sienne propre, faute de savoir mieux faire, faute de savoir autrement faire. J'ai troqué pour une fois mon observatoire coutumier ; la routine, paraît-il, encourage la boisson ; profitant de l'avance de l'été je m'adosse à un chêne dans un parc de la ville. L'enfermement abandonné laisse place à une ouverture, une prise de risque de contact avec l'existence ; la protection offerte par le coin de vitrine est reléguée au rang des souvenirs cocasses — mieux voir et moins être vu. Copiste à défaut d'acteur, contraste plus saisissant et plus cruel encore. Parfois le personnage souhaite que l'auteur se taise ; à jamais.



Music ~ Mogwai [Young Team] - Mogwai Fear Satan

22 mars 2010

Mezzanine

Neutralize
Every man in sight

Long time no write — je vous ai négligés, hypothétiques et imaginaires lecteurs dont je suppose toujours la présence discrète, gratification silencieuse qui s'ajoute au faisceau de motifs animant la plume accrochant le papier. Le temps passe, file et palpite alors que j'ai le dos tourné ; un voyage à Paris et le trimestre s'achève à la vitesse de l'Eurostar qui me ramènera près de vous pour ces studieuses vacances. J'ai tâché, entreprise fort ardue et vouée à l'échec, de freiner sa course, jalonnant les semaines de rituels répétés — arrière-plan gustatif qui confèrera, sans aucun doute, aux futures oeillades rétrospectives une inimitable et singulière couleur. Unmistakable, dirait l'anglais — et je m'aperçois à cet instant où je cherche désespérément un équivalent maternel à cette idée, que j'ai jusqu'alors évité de me pencher sur les délices de cette langue, sur l'outil expressif qu'elle offre, à la proximité trompeuse avec l'idiome que j'enseigne — j'en suis tout enduit d'erreur. Ainsi, aux draperies évoquées par notre habitude, qui symboliquement vêtent le quotidien d'un appareil au luxe dubitable mais au confort certain, Shakespeare et les soeurs Brontë et Oscar Wilde répondent avec la lassitude d'un used to. Richesse métaphorique de la traduction ! C'est l'usure qui prévaut de ce côté du dictionnaire bilingue ; la fatigue du prévisible, l'ennui de l'attendu ; l'habitude en routine invariable signe de l'encroûtement prématuré d'une existence réglée. Et comment ne pas donner raison aux buveurs de thé à la menthe poivrée face à l'explosion pimentée de l'accidentel, du fortuit — l'incommensurable fécondité de l'inopiné ? Le trimestre qui vent de s'écouler, au long duquel je pouvais raisonnablement soupçonner un ralentissement du rythme des semaines à mesure que ma découverte de l'inconnu laissait place une exploration du connu, fut un recueil véritable d'extra-normalité. L'écoulement paisible des jours dans la tranquillité de ma solitude quotidienne, l'existence ponctuée d'heures de cours et de dîners entre collègues, de longues soirées de correction et d'éclats de rire bienveillant à la lecture des trouvailles de surprenants étudiants, a presque constitué l'exception. C'est en vacances, enfin, que je peux à loisir retrouver le confort de mon poste d'écriture favori. Je vous ai négligés, lecteurs hypothétiques et imaginaire ; je rendais hommage à des visiteurs bien réels et regrettés. Nous nous reverrons à mon retour.



J'ai tout de même remis la main sur quelques fragments jetés ici et là sur du papier qui s'envolait, soufflé par ma porte d'entrée ouverte de nombreuses fois, profitant de rares et chéris intervalles de solitude, que je vous livre tels qu'en eux-mêmes ils peignent les dix semaines si vite écoulées.



Toy-like people make me boy-like

De l'autre côté du centre-ville à partir de la rue où se trouve l'imposante et typiquement anglaise bâtisse qui abrite la chambre que je loue, au bout de la ligne de bus numéro dix-sept qui joint d'est en ouest et dans le sens inverse les deux quartiers populaires de la ville de Reading, se trouve Workingham District. On accède facilement, à pied, à cette presque extrêmité — à droite au bout de Fatherson Road, puis tout le long de Kings Road, la Thames Valley University sur la gauche puis derrière soi, et au bout, comme un signe de mauvaise augure, une plaisanterie d'un goût douteux marquant l'entrée dans une zone mortellement dangereuse, Cemetery Junction. J'ai longtemps cru, mes pas ne m'ayant jamais emmené dans cette direction, que le nom de cette intersection était le macabre rappel de quelque drame automobile — Kings Road et London Road se croisant, et en elles un flot de voitures ininterrompu qui caractérise les heures de pointes, ou le rugissement pathétique d'une berline tapageuse louée pour quelques heures par un jeune homme en mal de reconnaissance au milieu de la nuit. Or la réalité révèle un pragmatisme partagé internationalement lorsque vient le difficile moment du baptême d'une nouvelle travée à travers l'épais tissu urbain : à la jonction des boulevards, c'est bel et bien le cimetière municipal qui s'étend, tout en tombes de pierre et végétation sauvage. L'heure tardive me décourage de passer sous l'arche monumentale qui en marque l'entrée — le portique ouvrant, semble-t-il, un passage vers ce royaume où les regrettés s'incarnent en leur substitut marmoréen que l'on orne de fleurs comme un album de photos, lest we forget. Des réminiscences de l'air de la "Grande Porte de Kiev", orchestration Maurice Ravel des Tableaux d'une exposition — la majesté des cuivres troquée pour la solitude lugubre d'un violoncelle solo minorant les tierces et diminuant les quintes. Au-delà de cette voûte dérisoirement éclairée, le cimetière est plongé dans l'obscurité. Je le contourne sur sa droite et poursuis mon aventure au hasard des rues, tête baissée vers ces contrées étrangères et à ce titre éminemment désirable. Les lampadaires sont rares et mon oeil est attiré par la vitrine d'une boutique où une chaude lueur vacille ; Warm Homes surplombant fièrement l'insolite lécheur de vitrine que je fais, tout surpris de voir devant lui toutes formes et couleurs et matériaux de cheminées — une touche de ce si mystérieux humour anglais ?


[Fragment interrompu, apparemment prématurément]


Awake I lie in the morning's blue

Pour une fois que je pensais faire une exception, c'est raté. Je me voyais déjà, au fond du sombre pub, de part et d'autre de ma feuille un warm chocolate fudge cake et un double whisky, la plume déjà en main et l'oreille aux aguets de conversation toujours fécondes des piliers de comptoir. De la résignation au choix assumé, j'avais sur le chemin parcouru toute la gamme des émotions différentes, mon être tout entier se modifiant insensiblement alors que progressivement j'affirmais avec force ma volonté — ma préférence — la primauté du Monk's Retreat sur l'inévitable Starbucks ; la tête enfoncée entre mes deux épaules pour me protéger de la pluie contre laquelle je n'avais pas pensé à me munir de protection autre que mon courage, alors que les gouttes commençaient à tomber à mi-chemin entre mon origine dont j'étais désormais trop loin pour qu'un retour vaille la peine et mon but qui n'était pas assez proche pour que je puisse éviter d'être trempé jusqu'aux os. Assez cruelle posture qui justifiait complètement le recours au réconfort offert par la maison Glenfiddich ; heureusement l'averse n'a pas duré trop longtemps, et j'ai en outre rapidement atteint mon habituel repaire, devant lequel je suis passé par acquit de conscience — grand bien m'en fit, puisque contre toute attente, et la mienne en tout cas, il était ouvert. Le double whisky attendra. Encore une fois, je ne mets le nez dehors qu'après dix-sept heures ce dimanche*, à la nuit tombante et alors que repos, rangement et nettoyage ont été accomplis — bientôt, à nouveau, je reçois. Il y a bien longtemps que j'ai perdu tout fol espoir un instant caressé de maintenir les communs dans un état de propreté acceptable ; il faut donc se contenter de masquer la crasse trop visible en entretenant au minimum. Il n'est pas aisé de vivre au quotidien avec des colocataires invisibles, et visiblement hermétiques au concept de propreté, de rangement, de gratuité ; chacun ne nettoie pas forcément derrière lui et forcément coupieusement moins derrière tous les autres. Une éponge non essorée traînait dans le récipient de plastique dont l'usage coutumier est égouttoir à couverts, elle commençait à pourrir, laissant dans l'évier une fois l'eau croupie vidée par mes soins — malheureusement, who else ? — un relent de canalisation mal entretenue, ce que par ailleurs les nôtres sont sans l'ombre d'un doute. Au moins ma chambre est-elle propre ; au moins suis-je habitué à la compagnie de voisins irrespectueux du bien partagé : deux ans en cité universitaire, pendant lesquels j'ai partagé quatre sanitaires, trois douches et deux minuscules cuisines avec quelques vingt-neuf chambres, et donc potentiellement vingt-neuf aimables comparses, m'ont appris tant bien que mal ce que l'on pouvait attendre d'être humains résidant ensemble. Sans discipline commune imposée — et comment aurait-elle pu l'être — la tendance à la propreté des lieux partagés tend invariablement vers le zéro. Ce n'est pas une caractéristique française ; ma présente expérience de première main fait mentir le préjugé. Et le brave Mike, aïeul jovial au fort accent du Berkshire, valeureux Jeannot-les-mille-métiers de la propriété, n'y peut pas grand-chose avec son aspirateur en plastique — à l'instar du toujours souriant malgré les kilomètres de sol à laver inexorablement jour après jour personnel d'entretien du bâtiment A de la cité René Descartes à Poitiers. Au cas où vous envisagez une petite visite, à laquelle vous êtes plus que conviés, vous mes lecteurs qui peut-être n'existez pas et peu importe en fin de compte — vous voila prévenus.


Déjà les vacances et déjà la France m'appelle. Plus qu'un trimestre. Plus que trois mois. Brûlez vos calendriers, arrachez les pages de vos almanachs, brisez les horloges et cassez leurs aiguilles et laissez-moi le temps de vivre
anglais encore un peu !


* Lequel, je suis bien en peine de vous répondre, n'ayant pas daté le billet.


Music : Joy Division ~ [Closer]

27 janvier 2010

En devenir

Hiding backwards inside of me I feel so unafraid


La neige a fondu à Reading également — elle m'avait quelque peu attendue, m'accueillant à la sortie du train qui me ramenait de Paddington Station, laissant durer quelques jours supplémentaires l'illusion d'un hiver poétique, féérique, enfantin. Les habitudes, ni bonnes ni mauvaises puisqu'indépassablement consubstantielles à cette terre d'exil volontaire, ont rapidement repris le dessus ; le ciel cotonneux qui se répandait en une épaisse et tenace couverture s'est peu à peu, imperceptiblement, derechef teinté de gris ; parcelle après parcelle la promesse de giboulées nouvelles a été chassée par son alter ego des températures plus douces — sur le sol anglais encore blanc, il pleut. La rentrée immédiate — le lendemain du retour — accompagne le dégel ; aéroports fermés et routes verglacées sont d'appréciables excuses à la validité parfois dubitable pour les étudiants qui trouveraient ce mois de vacances trop court ; tous ne font pas l'effort d'au moins nous prévenir et l'exemple d'octobre ne sert pas de leçon — chaos et hésitations, bis repetita. Qui le souhaite, par ailleurs ? Les effectifs réduits s'étoffent peu à peu à mesure que le professeur encore trop peu rompu à l'exercice reprend ses marques — oublie les nouveaux prénoms — se perd sur le chemin de salles inconnues. J'ai découvert non sans surprise la similarité, la ressemblance fraternelle — gémellité dont je me serais allègrement passé — qui unit le campus de Whiteknights et la mythologique demeure du Minotaure. L'ingénieux Dédale qui a présidé à son édification commit l'erreur, sans doute pardonnable, de ne pas prendre en considération la qualité d'uniformisation du blanc manteau neigeux. Certains de mes étudiants — encore ce recours paternaliste quoique stylistiquement utile pour éviter au lecteur l'indigestion déjà presque inexorable — "les étudiants auxquels j'enseigne le français", en voilà de l'encre et du temps et de l'énergie gaspillés vainement* ; mes étudiants donc, ont pour certains d'entre eux abandonné la quête périlleuse de la salle 164 du Harbourne Building où se déroulait un de mes cours. Perdu entre le bâtiment des "microsciences alimentaires" — traduction malheureuse de Food Microsciences, mais je n'ai pas mieux — et les laboratoires à bonne distance desquels les dégustateurs de voluptés noisettées sont invités à se tenir, j'ai moi-même dû développer des trésors d'ingéniosité, m'inventer un sens de l'orientation et recourir à un plan de l'Uni pour enfin dénicher, après vingt longues minutes d'investigation errante et de répétition d'un leitmotiv désespéré ("Je vais être à la bourre, je vais être à la bourre, putain de Dieu, je vais être la bourre") ladite salle. Les deux seuls rescapés des intempéries et du périple n'étaient en fait pas encore arrivés. Après une deuxième tentative au succès mitigé, pourtant précédée d'un message de ma part proposant au groupe une visite guidée au départ de mon bureau et à destination de cette mystérieuse contrée peuplée de formes en blouse blanche et lunettes à verres épais, un changement de salle fut envisagé — vient d'être officialisé — retour au bercail de briques un rien lugubre mais familier, l'imposant HumSS building. Puisse la croissance exponentielle constatée d'une semaine l'autre — de deux à cinq élèves et qu'importe l'inexactitude mathématique de ma formulation — se poursuive jusqu'à atteindre un groupe au grand complet ! C'est bien de garder espoir... conclut Sandrine, secrétaire sympathique et française des European Studies.


I'm stuck in this dream, it's a part of me, I am becoming


La ville diffère, pas le décor. Mon point d'observation favori, qui définit presque caricaturalement ma posture de rédacteur — toujours le long d'une vitre, toujours un coin de rue, l'agitation dominicale des piétons auxquels se mêle, particularité du présent billet, le va-et-vient des véhicules ; l'odeur de café, le brouhaha des oisifs et des extravagants, l'easy-listenning vaguement jazzy des enceintes — ce n'est plus Broad Street, mais le coin de Buckingham Palace Road et Eccleston Place. En face de Victoria Coach Station, ou tout comme, l'habituelle enseigne franchisée importée de l'autre côté de l'Atlantique et réservée de l'autre côté de la Manche à une élite branchée qui peut payer sa tasse de café diluée quatre euros. Celui-ci était assez petit et presque plein ; j'ai trouvé d'un rapide coup d'œil la seule place libre, petite table ronde dans un recoin, une chaise seule face à la salle, presque appuyée contre la grande baie vitrée frappée du sceau vert et blanc et noir de l'échoppe — elle m'attendait, et c'est avec un plaisir non feint que je me faufile entre un groupe de jeunes voyageurs tapageurs pour m'y installer, la désormais coutumière grande tasse blanche de chocolat chaud coiffé de crème chantilly dans une main, ma plume chérie dans l'autre. J'écris en général au dos de photocopies surnuméraires que le professeur consciencieux et un peu angoissé produit inlassablement chaque semaine, persuadé que tous ses étudiants seront là — il m'en reste déjà bien plus que nécessaire pour quelque usage que ce soit cette année ; vis-à-vis cet article se trouve une carte muette de la France et ses régions, vestige du premier trimestre au fonctionnement analogue à la fameuse madeleine imbibée de thé — je replace les visages fatigués, enthousiastes, étourdis de ce groupe de deuxième année, face à moi dans la salle 10 ; le rouge aux joues d'Emma qui n'ose répondre à la question, la main fine et interminable de Matthew projetée dans les airs, l'éclat de rire de Chris se balançant sur sa chaise. Malgré le chambardement des groupes, j'en retrouve quelques uns pour ce Spring term, avec lequel s'entame la préparation du séjour, à la rentrée suivante, chez les voisins dont je suis l'ambassadeur. Dès la deuxième semaine, plusieurs d'entre eux se sont frottés à la colossale et déstabilisante épreuve de l'appel téléphonique en réponse à une petite annonce pour un logement — une véritable Française au bout du fil, profitable amie en visite pour quelques jours, ton sec et politesse froide de rigueur. Cafouillages le combiné en main, fous rires la conversation terminée — jusqu'à la fin de l'exercice je maintiens l'illusion qu'il s'agit d'un véritable agent immobilier qui se prête au jeu. Ils ne sont pas au bout de leur peines chez vous — ni de leurs plaisirs. Administrativement, c'est également chez moi ; je prévois néanmoins un retour difficile — mais c'est une autre histoire. Et tout ça nous éloigne de Londres** — me voilà pris au piège du jeune actif enchanté par son travail et qui n'a plus que lui à la bouche, à la tête, au cœur — quand il y a tant à raconter, à voir, à vivre ! Le temps semble parfois manquer pour ne rien oublier — et parfois il s'arrête, brusquement, sans prévenir, saisi au col et au détour d'une rue et alors que surgit, derrière l'imposant immeuble qui la dérobait partiellement à la vue du touriste dont je ne puis encore tout à fait me départir, la svelte Big Ben. Quatre coups mélodieux retentissent, décompte du premier quart d'une cinquième heure un instant figée. La nuit tombée dans notre dos, en pleine dégustation de spécialités liquides et locales dans un pub voisin de Trafalgar Square, annonce le déclenchement d'un dispositif élaboré d'éclairage soulignant les reliefs, redessinant les arcades, aiguisant les angles. En contrebas James*** défile avec quiétude, reflétant le London Eye qui étincelle de mille feux. Le coeur du pouvoir démocratique de la monarchie, Downing Street grillagée comme un zoo singulier, intégré à l'architecture, qui abrite de bien curieux animaux ; Westminster Abbey siège du Parlement — la richesse de l'héritage architectural réinvesti resplendissant avec incrédulité sous l'oeil lointain mais bienveillant de Nelson, le héros vainqueur de Napoléon I live here. Une fois encore, le soucis d'exactitude ne balaye pas l'éblouissement, ne tempère par l'heureuse ardeur, ne dompte pas la félicité. En délicieuse compagnie, même celle d'inconnus, London's calling.


Je déroge à la règle des trois paragraphes,
Mea culpa messieurs, mes culpa mesdames.
L'ultime mouvement de mes rêveries diurnes
Est ce soir oublié. Du temps je vois la fuite ;
Il faut vivre d'abord, philosopher ensuite.


Music : Thom Yorke ~ [The Eraser] Black Swan



*
mon présent babillage est de la même farine, où m'arrêterai-je ?

** Arrête Etienne, j'ai jamais pu encadrer Michel Legrand.

***cf. Pulpeuse Fiction