05 juin 2010

One lazy afternoon

Je publie coup sur coup des fonds de tiroir amassés avant de partir. Ils sont restés longtemps dans ce recoin, abandonnés ; je n'osais les relire. Le temps a passé depuis mon retour et il faut bien rendre justice à ces derniers instantanés. Dont acte.

Stuck by the deadly rhythm of the production line

Forte odeur de sueur et vapeurs d'alcool de ces locaux aussi la cigarette est bannie ; refont alors surface des effluves d'un autre genre. Plafond très bas, parcouru de poutres noires qui rappellent la façade atemporelle à colombages. Des formes circulent devant la fenêtre, osent un coup d'oeil à travers le verre dépoli et restent un instant, hésitant, questionnant les croisées couvertes de traces douteuses. Je suis un de ceux-là, et puis ne le suis plus — franchissant le rubicon couvert d'autocollants à l'effigie des real ales vendues céans. La moindre entrouverture laisse échapper, conjointement aux odeurs, un vacarme de tous les diables : la musique est toujours forte à l'intérieur d'un de ces authentiques pubs anglais, a fortiori lorsque celui-ci arbore comme enseigne The Bugle [Le Clairon]. La surprise olfactive s'accompagne d'un retentissant ébahissement auditif, point ici de radio branchée rabâchant les mêmes rengaines fatigantes, point ici de répertoire vieillissant de variété fatiguée. Le ton est donné dès les premières secondes ; ici comme partout ailleurs, l'Angleterre berce et roule. Little Richard, Jerry Lee Lewis, Elvis Presley — la crème du rockabilly de décennies oubliées au rendez-vous des amateurs de bière sans mousse. Un critique rigoureux objecterait sans doute que tel héritage est rien moins que british et n'a d'anglais que la langue, que depuis bien longtemps la Reine n'administre plus les provinces d'Outre-Atlantique — mesquines arguties pour qui goûte le plaisir d'échouer sur une table de bois poli, pinte en main, au son de ces précurseurs.

La faune locale est inévitablement suspicieuse : l'étranger qui pénètre en ces lieux est toujours louche a priori, et que dire de son air négligé et si unmistakably French ? A quelques milliers de kilomètres vivent des extra-terrestres, des bêtes sauvages, hic sunt leones. Sous le regard circonspect des quarantenaires attablés, je me fraye un chemin jusqu'au bar où sont accoudés les irréductibles ; depuis combien d'heures sont-ils assis là, depuis combien de pintes palabrent-ils football ? Peu importe. L'espace d'un instant le temps s'arrête pour les autochtones — le Français passe la porte, s'approche de la serveuse et commande une Guinness.

Where you from ?
Well, I'm living here for some time, but I'm from France.

Exclamations, éructations, déflagrations, je te l'avais bien dit, et c'est pas souvent qu'on en voit ici, et vous les Français vous connaissez la Guinness ?

Oui, de l'autre côté de la Manche on ne boit pas que du bon vin dont on vous refuse le privilège (la rumeur est ici largement répandue que le vin exporté sur les terres d'Elizabeth-la-seconde est des plus imbuvables). Discussions de comptoir sur mon compte. Galimatias indéchiffrable musique trop forte, multiplication des interlocuteurs, entrecroisement des fuck et des twat qui rendent inaudibles les paroles échangées dans ce dialecte typique de l'homme alcoolisé, sibyllin même au natif.

Je repère une petite table dans un recoin, guéridon faisant face à un fauteuil, et m'y installe avec ma pinte alors que les figures peuplant le pub poursuivent leurs conversations. L'endroit est extrêmement bruyant, c'est ici une constante ; aucune retenue chez les participants — tous masculins à l'exception de la barmaid. Peut-être est-ce le revers de la livre, l'autre face de l'Anglais, flegmatique Docteur Jekyll lorsqu'il attend le métro et tapageur Mister Hyde lorsqu'il se désaltère au pub. En France l'éclat de voix relève plutôt de l'exception, du groupe d'adolescents savourant l'indicible plaisir de l'autorité bravée, première ivresse au café local. Généralement calme. Autour de moi les gens s'esclaffent, répliquent, explosent à tout moment d'une ardeur renouvelée. Les jurons jaillissent et l'émoi saisit tout le monde — le pub est vivant, trompe l'atmosphère de recueillement austère impliquée par le confinement et le faible éclairage, laisse libre cours à tout l'énergie en d'autres lieux réprimée. A la porte du Bugle on troque le chapeau melon et la tasse de thé pour le maillot de son club favori et un demi-litre de bière tiède.

Cela fait une petite heure que je suis assis là, baignant dans cette moiteur éthylique et bruyante. Deux pintes et un tabloïd traînent sur ma table ; dans les pages de ce dernier s'étalent un délectable chauvinisme à l'anglaise. Alors que j'entame le présent billet, j'entends une voix derrière moi : Ask him what he's writin', alors qu'un homme passe à côté de ma table. Je me retourne.

What you writin' ?
Well... say, a short-story.
'bout the Bugle ?
... kinda.
You've come to the right place, mate, best pub in Readin' last pub in Readin' ! Stay for an hour or so, you'll see...

J'ai vu.


Rather be forgotten than remembered for giving in

Il est étonnamment tôt et pourtant la porte de ma chambre se referme sur mes pas. Je n'ai pas de cours à donner, pas de rendez-vous en ville ; oisiveté toute pure des vacances avancées que célèbre mon douloureux réveil matinal. Deux jours presque consécutifs — deux escapades aventurières — la campagne bretonne s'offre à mes yeux peu accoutumés. Salisbury, Bath. De la première des villes je n'ai aucun souvenir, en dépit de l'échange linguistique déjà ancien que j'y effectuai ; circonstances singulières dont le concours me ramène sur des terres auparavant goûtées. Le premier contact est fort peu remarquable ; sortie de gare d'une banalité confondante, quelques briques rouges noircies par la pollution, quelques boutiques ancestrales fermées ce jour, quelques chaînes et franchises de café ou fast-food ou lingerie féminine. A mesure que le promeneur s'enfonce dans le dédale de ruelles typiques, les vitrines rajeunissent et les bâtisses défraîchissent — association d'un goût douteux, chaud-froid déconcertant, l'amer de l'inconnu et le sucré du familier. Le touriste n'est qu'à-demi dépaysé — ouf ! — les repères sont à chaque coin de rue ; "ici aussi tu es chez toi" glisse-t-on à l'oreille du visiteur ayant traversé le pays en quête de la dose homéopathique d'altérité qu'il sied d'outrageusement flanquer au visage des amis casaniers une fois de retour. Les cartes postales de la (superbe) cathédrale ne sont pas trop onéreuses, pour les mauvais photographes.

Et trêve de palabres, en route pour les pierres suspendues de Stonehenge. Bus de ligne direction Amesbury, récompenses de houblon dans le sac, puis en route sur nos pieds pour les 2 miles qui séparent encore le bourg de l'attraction locale. Légèrement incrédule, le commerçant qui nous indique le chemin nous met en garde. Qu'importe ! Nous sommes décidés, courageux, inéquipés — il fait beau, il fait chaud, l'Angleterre nous offre l'opportunité d'une odyssée semblable à celle des bergers venant autrefois à Stonehenge pour y célébrer quelque rite mystérieux. A ceci près que nous commençons par longer l'autoroute sur un bon kilomètre, le cortège prenant alors l'allure absurde d'une troupe d'automobilistes en panne escortée par des enfants souriants et cet autocar saluant ironiquement. Bercés un court instant par l'illusion d'avoir enfin déniché l'itinéraire piéton indiqué plus tôt, les assistants en goguette traversent les champs, gravissent les collines, enjambent les barbelés avec ce sentiment étrange d'être un rien hors-la-loi. Au loin des moutons nous regardent peiner en broutant. Soudain, à la faveur d'une nouvelle barrière qu'il faut dépasser, sur la colline suivante, cernés par deux voies rapides et bruyantes, encerclés de visiteurs, j'aperçois les monolithes monumentaux de notre destination. Il se dégage de l'imposant assortiment une solennité qui frappe notre escadrille — le silence se fait — un instant de répit avant de reprendre la route. Ou peut-être ma mémoire me joue-t-elle un tour, peut-être la conversation tenue à cet instant s'approchait plutôt de ceci :

Ca y est ! Là-bas, regardez !
Il était temps...
A nous la pause bière !
Euh... Vous croyez que c'est bien prudent de passer près des vaches, là ?


Le périple à Bath sera beaucoup plus calme, solitaire par désir, apaisant, mémorable. Les bains romains installés sur une source naturelle divinisée par les locaux ; la cathédrale aux murs couverts d'ex-votos esthétiquement discutables, envahie par la musique nauséeuse d'un orgue mal dominé ; le parc sur les berges de l'Avon à l'accès payant. Je visite assez peu et me promène sans interruption, écoutant la ville avec attention, relevant les détails de son architecture. La côte est loin d'ici et pourtant la rivière est couverte de mouettes qui nagent et volent et piaillent et plongent. L'une d'entre elles s'acharne à vouloir, semble-t-il, effacer quelque tache de son plumage ; pendant plusieurs minutes elle immerge sa tête dans l'onde, répétant le même geste avec une frénésie d'autiste qui confine au grotesque. Je repense à Roth, à Poitiers, à la vie sérieuse qui m'attend au retour. Stained creatures that we are. That's why all the cleansing is a joke. A barbaric joke at that. What is the quest for purity, if not more impurity ?

Sur une planche, quelque part dans le centre-ville, une affiche annonce le programme de ce Bedlam Sunday — petit festival d'arts de rue et de musique. Alors que je déambule mon oreille est attirée par le son orientalisant d'un quintette de quadras en short. Leur batteur porte sur sa grosse caisse le nom de leur ensemble The Baghdaddies. Mélange réussi d'harmonie pop moderne et traditionnelles arméniennes, celtes ou persanes ; rythmes à la complexité que je n'ai pu, pour l'un des morceaux, totalement déchiffrer. To anyone who can danse on this one, we offer a record ! Des hommes heureux de communiquer sans parole, large sourire aux lèvres, euphorie qui gagne peu à peu le public. Le musicien me manque.


L'année a touché à sa fin en juin, et j'ai depuis bien rempli mes journées pour oublier de penser au confort d'outre-Manche. Plusieurs facteurs en jeu qui ont fait de cette expérience un plaisir. Un accomplissement. Je n'ai pas fini d'en tirer le bilan cette chose-là est sûre. Je n'ai pas non plus fini d'en regretter l'achèvement. Contemplation qui flatte le penchant mélancolique et nostalgique de mon caractère, réactionnaire que je suis, existentialiste aussi peut-être. Mes aventures continuent au pays du camembert ; m'est avis que je n'ai pas fini d'en discuter. Vous aurez de mes nouvelles so long, hypothetical readers. See you in the next life.

Music : Refused - [The Shape of Punk to come]