22 décembre 2009

Rose noire / [...]

When i build coffin worlds with words
I just want a place to hide

Ce matin la pluie tombe sur Poitiers — parenthèse qui interrompt le cours de mes aventures anglophones ; elle sera de courte durée et ce n'est finalement peut-être pas un bienfait. Lorsque j'ai posé le pied sur le tarmac familier, le froid m'a saisi, plus mordant, plus sec, plus violent que son homonyme d'outre-Manche. L'intervalle hivernal recouvre le nord du pays de neige, paralyse le trafic, emmitouffle les hommes. Et appelle des souvenirs.

When old ghosts meet new regrets
My daylight fades to grey

Il est des enseignements plus utiles que l'on ne pense ; des heures de cours et des litres d'encre et des kilomètres de papier dont on pensait n'avoir plus à rappeler à sa mémoire et qui refont surface, malgré tout, au hasard des vicissitudes, bien des années plus tard. Le reproche fait aux études littéraires s'appuie généralement sur leur prétendue absence de relation avec le monde réel, ruche grouillante d'activités désordonnées et de mouvements insensés ; leur obsolescence vis-à-vis des problèmes sérieux qu'il comporte ; leur inutilité — le mot est lâché. La grossièreté des métaphores, l'extrême raffinement des analyses, l'explicitation au jargon fleurissant de tel épisode féérique, aux sens multiples et perceptions infinies — le palimpseste comme modèle fantasmé. C'était l'année de Terminale, première œuvre à l'étude ; vague roman, aventure versifiée légendaire qui n'évoquera pas uniquement des souvenirs délicieux aux bacheliers en puissance d'alors.
Perceval de Chrétiens de Troyes. Notre jeune héros dans la forêt printanière, tirant ses javelots dans toutes les directions ; notre jeune héros apprenant les passes d'armes au château d'un chevalier duquel il est mystérieusement chassé au matin ; notre jeune héros rencontrant sa bien-aimée Blanchefleur et promettant de braver mille dangers tel son preux courtisan. Sur sa route se dresse soudain l'hiver ; rude, soudain et imprévu ; le manteau neigeux qui recouvre la contrée qu'il parcoure est alors l'initatrice d'une nouvelle expérience, d'un nouvel apprentissage, d'une maturité nécessaire. C'est bien le Graal qu'il cherche — la quête est le but de la quête, retournement autotélique propre au Bildungsroman dont s'esquissent les prémices. Trois gouttes de sang versées sur les flocons amassés — la pureté et la tâche — li vermaus sor lo blan assis. Deux couleurs superposées ; le visage de celle qui ne pouvait encore porter le sobriquet de dulcinée s'anime et prend vie à ses pieds — la force du souvenir, ravivé, allumé en Perceval par deux fréquences juxtaposées — et le voila hors de l'aliénation immédiate de l'enfance, se révélant profond, intérieur, doté enfin de cette épaisseur d'être qui forme le socle de toute existence historique et consciente d'autrui. Son coeur palpite comme face à elle, il s'abîme dans la contemplation de ces images qui l'habitent et le hantent et ornent son corps tout entier d'un sourire. Je me rappelle les mots du professeur, son analyse — la cristallisation du sentiment amoureux — passé l'émerveillement de la nouveauté et nonobstant la distance — grâce à elle. Doux souvenirs.

Black rose be my light
In the darkness of nights

Ce matin la pluie tombe sur Poitiers — parenthèse qui interrompt le cours de mes aventures anglophones ; elle sera de courte durée et ce n'est finalement peut-être pas un mal. Lorsque j'ai posé le pied sur le quai de la gare pour t'y cueillir, la neige recouvrait encore le paysage — sur les voitures, sur les toitures, sur les trottoirs. Le temps s'est adouci, les gouttes percent le blanc déjà çà et là souillé et ruissellent dans le caniveau, emportant avec elles dans un torrent incolore des morceaux de verglas pas encore totalement liquéfiés.

Ces averses hivernales n'ont aucune saveur.



J'y vais. Salut.
Voiture 18. C'est par là.
— C'est pas une raison pour me fuir.
— Je te fuis pas. Je te regrette.


Music : Shora ~ [Malval] Arch & Hum
Converge ~ [Axe To Fall] Dead Beat
And many more.



L'exploration de Reading est loin d'être terminée ;
j'ai en mémoire de nombreuses expériences à partager,
le temps viendra
à mon retour.

17 novembre 2009

Cruelle fleur

Let their passion lead the way

Autumn term, week 7 — les cours se suivent et ne se ressemblent pas ; chaque semaine, chaque jour, chaque heure apportant son lot d'imprévus et d'improvisation ; peut-être même est-ce la qualité la plus nécessaire, la plus indispensable à qui veut être écouté. Se mettre constamment en scène — savoir feindre la passion nonobstant l'intérêt parfois tout relatif du contenu de la leçon, sa pertinence pédagogique douteuse, l'ennui préparatif duquel il faut sauver les cinquante minutes de pantomime — voila sans doute la gageure la plus importante, l'étape la plus montagneuse, la marche la plus haute. S'inventer un charisme ; s'imaginer toujours face aux étudiants affichant leur profil le plus avantageux pour contempler par la fenêtre voisine le flottement gris du ciel par-dessus les bâtiments — bas et lourd, il pèse comme un couvercle ; se propulser d'exercice en débat, trouvant un providentiel et réjouissant appui auprès de tel étudiant sexagénaire, profitant de sa retraite de colonel de l'armée britannique pour venir me proposer l'emploi de l'imparfait du subjonctif dans la phrase qui nous occupe — et qui le conjugue presque parfaitement. L'affection qui se développe trop rapidement pour tel autre fresher, manipulant avec une oscillante habileté des formules recherchées, alambiquées, affectées en certaines occasions — le petit bijou parmi des copies au sérieux et à la rigueur inégaux, l'agréable surprise que l'on prend coutume de se reserver pour la fin, ce toujours laborieux achèvement des corrections répétitives et parfois à peine lues par des étudiants différement impliqués. Tableau archétypal à proximité variable de la réalité, tandis que subsiste une constante alors que le temps s'écoule paisiblement — le bonheur d'être saltimbanque en équilibre incertain, sur un fil tendu d'un semestre à l'autre, presque sans filet de sécurité — la décharge sucrée d'adrénaline qui réchauffe le corps comme une tiède cuillérée de miel épais — ce sentiment grisant de porter les auditeurs sur ses épaules au-dessus du vide. Le poids de la responsabilité allégé par le sens aigu de l'utile. Where I belong. Un des élèves auquel j'ai dispensé des cours particuliers l'an dernier, dans l'optique de la préparation de l'épreuve d'anglais d'un concours d'entrée en école de commerce, m'a témoigné il y a peu sa reconnaissance pour les fruits portés — sa réussite m'est étrangère ; néanmoins le sentiment d'avoir participé, d'être moi-même un acteur, quelque soit son degré de réalité, s'impose hors toute résistance. La célébration d'un succès est le moment le plus savoureux de cette relation singulière qui se tisse entre ces clients — consommateurs payant le savoir au prix fort de trois mille deux cent vingt-cinq livres par an "susceptibles d'augmenter dans les prochaines années en s'indexant sur l'inflation en accord avec la politique du gouvernement" — et le détenteur de ce bien immatériel qu'ils attendent de recevoir, non sans une certaine gratitude polie — la porte se referme rarement sans que résonne dans la salle qui se vide, perçant le tumulte sourd des bloc-notes tassés dans les besaces et sac à dos, des remerciements en direction du singe savant qui vient d'achever son numéro. L'éducation n'est pas un dû — ne sauront que ceux qui le pourront — sans doute en ont-ils une conscience exaspérée. Autumn term, week 7 — les volumes s'empilent sur ma table de chevet non encore ornée de sa pourtant si nécessaire et cruellement absente lampe. Je dévore avec avidité page après page après page les élucubrations inutiles et indispensables de formidables illuminés — la vie en perspective, l'expérience particulière élargie aux dimensions de l'univers — Langlois et son explosive pipe dans le voisinage de Manosque — et la plume seule responsable, et les mots, et le génie. La langue exsangue de cette verve explosive, Céline trop fatigué pour chercher une justification a priori inacceptable — un pardon inconcevable pour qui ne le réclame ; et cette expérience extrapolée au fil d'une syntaxe erratique, bouc émissaire fantasmé — dernière forme d'existence permise, de signification — d'appartenance ? La saveur d'un style — la dangereuse singularité qui bouleverse les principes et les habitudes des inévitables et polis détracteurs n'osant s'y risquer de peur de s'y lire — humain, trop humain.

Laying with lions to hide my grief

La faune que l'on croise de nuit, dans les rues de Reading, longtemps après la fermeture des magasins — mais longtemps avant la fermeture des pubs, précisément — n'a finalement pas grand-chose à envier à sa contrepartie outremanchée. Quiconque a déjà posé le pied au terminus anglophone de l'Eurostar l'admettra sans doute — l'unanimité ne culminant certes pas en vérité — la jeunesse anglaise, en particulier la gente féminine, n'a pas froid aux yeux, aux genoux, aux cuisses ; est-ce l'habitude des températures hivernales au mois d'octobre ; est-ce le prix du mètre carré de tissu plaçant hors de portée de la bourse d'étudiantes déjà bien grevée des frais de scolarité sus-mentionnés l'achat de vêtements supplémentaires ; est-ce l'inexistance de cette crainte répandue dans nos vertes contrées, cette retenue contrainte qui rallonge les jupes et remonte les décolletés, ces insultes minaudées par le mâle en quête de confiance en soi au détriment de créatures prétendûment en situation de faiblesse ? Si le cliché consiste en une extrapolation de cet habitus vestimentaire parfois constaté chez certaines demoiselles à l'ensemble hétéroclite paresseusement regroupé sous le terme d'adolescent — abus perpétuel de langage redoublé pour l'occasion ; il serait néanmoins erroné, mensonger, coupable d'omettre de remarquer leur présence en cohortes nettement plus fréquentes qu'en France. Ces secrets ne sont cependant pas les seuls que la belle cité garde en son sein — downtown, Wednesday night, c'est aussi cette énorme punk aux relents de mauvaise bière, qui se redresse, les cheveux en bataille, et entreprend d'à nouveau ceindre son gigantesque et charnu séant de la pièce de jean kaki qui lui tient lieu de pantalon — ses cuisses ne sont pas, à l'instar des individus évoquées ci-avant, découvertes — tandis que devant le Starbucks Coffee de Queen Victoria Street, entre les pieds de son acolyte riant aux éclats aux grognements qu'elle éructe en procédant à son pénible rhabillement, s'écoule un filet d'urine. Ce n'est pas l'accordéoniste qui l'accompagne — son visage m'est désormais connu et je suis à même de le repérer à distance lorsque de jour, à une heure décente à laquelle le soleil brille encore — à laquelle les nuages grisaillent encore — j'entreprends une promenade en centre-ville, craignant à chaque croisement un nouvel assaut de ma stakhanoviste du thé à une livre quatre-vingt dix. Image qui prendrait volontiers une révolutionnaire portée, si un photographe consentait à la draper des atours quichottesque d'un combat pour un autre monde — symbolisme trop évident, encre qui coule à flot, exposition et livres d'histoire — interprétation délirante qui dépose les armes face à la pathétique simplicité de la scène ; situation signifiante uniquement à travers les excès qu'elle éveille et dont elle témoigne — au-delà des mots, imparfaits auxiliaires — les seuls à disposition. Dans la rue adjacente, c'est un père de famille — visage buriné et coiffure grisonnante — qui chaloupe sa démarche d'un trottoir le suivant ; il me dévisage au passage d'un oeil vitreux où brillent les pintes surnuméraires dont un pub bienveillant aura allégé ses économies — peut-être est-ce le vent, dont les bourrasques violentes renfrognent les mines et haussent les épaules, qui fait son pas hésitant. Mais bientôt, Deja Vu — double Southern Comfort.

The past still h(a)unts you

Je pensais avoir suffisamment donné pour éviter d'avoir à nouveau à subir cette distance — comme une injection préventive, un vaccin qui excite la production d'anticorps et se rappelle constamment, discrètement, à la mémoire ; un souvenir trop proche pour être déjà assimilé et apprécié — une lanterne de l'expérience. A défaut, c'est la flamme vacillante d'une bougie épaisse, bien entamée, éclairant ma page se bleuissant progressivement à mesure que ma plume glisse, souple et légère et gracieuse, traçant les lettres de mon écriture irrégulière et hâtive et penchée vers la fin de la ligne — le haut de chaque graphème entrainant la totalité de chaque mot avec lui dans une course perdue d'avance contre l'imagination, contre la mystérieuse et trop rapide production des idées confuses qui commandent à ma main. Je reste attaché — anachronique ? — à cet éprouvant processus chronophage de la feuille et de l'encre ; le clavier glace cet amour de la digression — de l'élaboration — du lent mûrissement de la phrase qui une fois apparue clairement à l'esprit jaillit sur le papier — il trahit mon propos, si ténu, si trivial, si prétexte soit-il. La bougie brûle au centre d'un des guéridons ornant l'évident Deja Vu — encore, seul cette fois, je m'y suis rendu pour assister à une soirée musicale — Open Mic, le mercredi soir, un succès hebdomadaire à première vue ; le tumulte des discussions couvre parfois les voix nasillardes et pas toujours bien assurées de la relève Gallagher. Certains interprètes surprennent toutefois — ce trentenaire équipé d'une guitare bricolée artisanalement — Dieu sait comment — qui raconte de drôles d'histoires avec un fort accent londonien. No one leaves the dining room until they count to three, la voix marquant une progression quasi chromatique qui accroche l'oreille et frotte et griffe — une tentative presque jazz dont je ne saurais jamais la part de préméditation. D'une soirée l'autre — d'un canapé l'autre — à l'aise dans le confortable duvet sonore offert par les conversations qui m'enveloppent, m'oublient et m'abandonnent, je fais courte abstraction de cette absence — lieu commun de l'être aimé. Peut-être suis-je encore trop attaché, malgré tout — la culpabilité dostoievskienne, la paranoïa célinienne, l'émancipation nietzschéenne à peine assumée et sur la voie ô combien lente — une vie entière — de la réalisation — à ce qui me reste d'hétéronomie ; indécidable, inconsolable, lamentant le passage nécessaire et difficile à la vie — à la pensée — à l'être adulte. J'ai retardé l'envol, repoussé l'échéance solitaire, le face à face inévitable de soi avec soi évaporé dans la quête et le maintien insatiable de compagnies, d'espoir chimériques pourtant, en ultime ressort, insatisfaisants et réduits à néant ; et il me faut poursuivre l'infanticide qui ouvre les portes de la responsabilité. Le regard rétrospectif est toujours riche d'enseignements ; justesse des choix, compréhension des comportements, appréhension des situations — rien n'est tout à fait dû au hasard — révélation en rien surprenante et en tout effrayante ; mais le chemin déjà parcouru depuis les emportements estivaux et irraisonnés jette une lumière apaisante sur le quotidien. La route est encore longue ; c'est un apprentissage pour lequel il me fallait bien un bouleversement à ce point radical du décor et des figures qui le peuplent. Les vestiges et leurs fantômes me sont trop pénibles à l'heure actuelle — pardon pour cette distance et ce silence — salutaires !

J'appréhende déjà le tout premier retour ; et pourtant, de concert, j'enthousiasme vos bras.

En particulier les tiens.


Music : Radiohead [Amnesiac] ~ Life in a glass house

06 novembre 2009

Mauvaises herbes

Little boxes on the hillside

L'hiver approche. Petit à petit, le jour se couche plus tôt ; il est désormais fréquent que je quitte l'
University of Reading à la nuit tombée, ou tombante — je me lève en revanche rarement avant le soleil — on ne se refait pas. La ville commence à m'être familière ; je retrouve désormais mon chemin sans encombres, je reconnais même certains visages le punk accordéoniste que j'ai pu te désigner. Sur le chemin du centre, King Street dans l'enchaînement de King's Road, j'attends presque la visite régulière d'une mendiante au discours bien rodé ; je pourrais la remplacer, tant son rôle m'est désormais connu. Excuse me, I don't mean to be rude, but could you give me a pound ninety to have a tea please ? Le thé coûte moins d'une livre dans tous les établissements servant des boissons chaudes en ville ; une fois la nuit tombée, le regard interloqué qu'envoie le barman et son collègue et les clients accoudés lorsque que l'on commande un breuvage non alcoolisé que la date de naissance inscrite sur l'ID invariablement réclamée permettrait pourtant d'apprécier décourage l'amateur d'infusions. Une fois sur deux, je lui tends une livre ; jeudi soir, elle m'a presque tancée de ne rien avoir pour elle. "Look, I'm not gonna give you money each time I'm coming to town." "You're not giving me something each time !" "Well, I already did last week." "That's not each time, I see you everyday, mate." Fort accent londonien de rigueur, qui évoque la délicieuse Audrey Hepburn de My Fair Lady, qui évoque la délicieuse traversée de Reading à ton bras. Le charme du conte de fées en moins. Elle tourne les talons. Je n'ai de toute façon pas de temps à perdre à lui répliquer qu'il m'étonnerait bien que je sois tous les jours sur son chemin et que je ne suis pas son mate et que ce n'est pas ainsi que l'on entretient une clientèle next time. Je suis qui plus est attendu au Deja Vu, un club qui accueille des concerts blues/jazz tous les jeudis, cocktails à trois livres, fauteuils cosy, ambiance tamisée, et gammes pentatoniques ; j'y retrouve mes collègues lectrices pour la seconde fois en quinze jours — le groupe que l'on y écoute illustre le patronyme du pub. Je reconnais quelques morceaux au cours de ce qui semble n'être qu'un immense bœuf autour de cadences I-IV-V éculées, de plans pentatoniques prévisibles, de break de batteries attendus blues, vous disais-je. Confortablement enfoncé dans un sofa en simili-cuir, la tête dodelinant au rythme du Voodoo Chile (Slight Return) de Jimi Hendrix, un double Southern Comfort posé sur la table basse, je cueille le jour — la soirée — l'instant. A la fin du set, alors que l'heure de fermeture approche — minuit ! — et que les serveurs commencent à ranger les verres, vider les poubelles, refermer les bouteilles, le chanteur lance un appel à aux autres musiciens présents dans la salle, volontaires pour venir improviser avec son trio. Stevie Ray Vaughan est à l'honneur alors que monte sur scène un grand gaillard dégingandé ; pas d'instrument en vue depuis notre table, quelque peu à l'écart dans le bar — jusqu'à sa première intervention solo : l'individu est équipé... d'un kazoo. La traditionnelle séance de question-réponse qui accompagne toute improvisation digne de ce nom entre la guitare et l'instrument rapporté prend des allures de scène loufoque, de concert burlesque où les rires bienveillants s'élèvent à mesure que l'invité fait montre de sa dextérité — jusqu'à une certaine hauteur, évidemment. L'essentiel est là le fun, le plaisir de créer ensemble, de partager avec un public cet éphémère et indescriptible et magique processus où l'air se charge de vibrations acoustiques comme venues de nulle part et que le musicien serait bien peine de devoir expliciter. Music.

And they all look just the same.

Il est une habitude surprenante pour le continental épris de dépaysement qui se risque pour une durée déraisonnable de ce côté-ci de la Manche : celle du décalage horaire. Pas cet intervalle objectif
voulu par l'entrelacement des fuseaux ; Londres, presque capitale mondiale — universelle ! — de l'aiguille qui tourne, inexorable ; observation mathématique dont l'intérêt prend fin une fois constaté que je vous parle depuis le passé et que le voyage à rebours revêt des atours de quête absurde de précieuses minutes de vie, de temps gagné sur le temps, sur l'âge, sur l'horloge qui sonne le glas inexorable de cette revanche dérisoire. Non, c'est ce décalage humain, individuel, sociétal que l'on observe et qui s'avère nettement plus marquant — les couloirs vides du HumSS building passé five p.m. ; les portes closes des magasins sur Broad Street passé five thirty ; les tables servies des restaurants passé quarter to five. C'est souvent l'heure à laquelle, en dehors des jours de travail, j'émerge de ma confortable chambre en quête d'un peu d'air, de la compagnie bruyante de la clientèle d'un pub, des quelques vivres que mes bras me permettent de transporter — l'absence d'infrastructure de transport personnel excluant tout ravitaillement gargantuesque et raréfié. La nuit est désormais toujours tombée, le sol est désormais toujours humide — les averses sont quotidiennes — et le vent gifle désormais toujours sèchement les pommettes. Aujourd'hui encore, c'est ainsi que j'esquisse, installé dans le fauteuil douillet — dans le confort standardisé et rassurant d'un café franchisé — marchant rapidement à contre-courant des autochtones regagnant leurs pénates, s'éloignant du centre à mesure que j'y mène mes pas, les bras parfois alourdis de sacs en plastique orange se balançant au gré de leur cheminement. Les free houses seules projettent sur le pavé l'ombre de leurs croisées, éclairant la valise d'étudiants rentrant de week-end, en route vers leur chez-eux des jours ouvrables. C'est un singulier phénomène que de confronter le rythme encore estival que je conserve lorsque le devoir ne m'appelle pas sur le campus avec celui adopté par les boutiques anglaises — je flâne à la rencontre de leurs rideaux qui s'abaissent — face à face se muant presque en ballet urbain, relecture en négatif de cet épisode du chef-d'œuvre de Walt Disney illustrant un scherzo de Paul Dukas — lui-même illustrant un poème de Goethe L'Apprenti Sorcier. En rêve, un Mickey dévoré par son hybris commande aux étoiles et aux flots, fait briller les cieux à sa guise, fait s'élever les vagues jusqu'au sommet du pic sur lequel il est juché ; à notre passage, les vitrines s'assombrissent et se replient derrière les grilles metalliques. Le charme de cet incident ne réside sans doute pas dans son déroulement — rien que de très banal, de très extrapolé, de très poétiquement remodelé pour que le récit étincelle, pareil à l'instant vécu ; et le temps n'a de prix que celui qu'on accorde à ces êtres avec nous spectateurs de son cours.

There's doctors, and lawyers, and business executives.

Il faut aimer la foule
— ces rues-là ne désemplissent pas. Il faut aimer le français — ces rues-là attirent les oiseaux de passage. Il faut aimer marchander — ces rues-là impriment leur tarifs sur le front du client. Camden. Un boulveard déjà parcouru, et la plongée dans le dédale de boutiques adossées les unes aux autres, cabanes préfabriquées de bois ou de plastique, aux murs recouverts d'objets en tout genres, inattendus et insignifiants ; commerces interlopes tolérés sous des arcades mal éclairées ; disquaires litéralement underground regorgeant de trésors improbables. Un melting-pot culinaire mexicano-sino-italo-indien et son inévitable acolyte tout d'huile vêtu — le fish'n'chips et les sièges en forme de scooters en rang d'oignon, encombrés de files d'attentes poches fumantes et odorantes à la main, à l'affut du moindre mouvement pour pouvoir profiter du privilège de déguster ces mets raffinés en contemplant le canal en contrebas. Sa bordure pavée nous suffit ; le flacon importait peu pendant ces trop courtes journées. Puis le bus — second étage, évidemment — et à nouveau la foule, d'un autre genre, ou peut-être pas ; à nouveau les labyrinthiques enseignes quoique plus cossues sur plusieurs étages — les façades étincelantes se parant déjà de décorations célébrant Christmas et ses carols. Ombre et lumière Oxford Street éblouit ; les yeux scintillent. L'itinéraire est prévisible ; c'est en connaissance de cause que je nous engouffre dans cette artère évidente — débuts hésitants en territoire nouveau qu'il faut apprendre à apprivoiser. On repasse forcément par les routes connues quand on entame un nouveau périple ; on trébuche aux premiers obstacles, on monte à bord du mauvais bus, on s'égare et on fait demi-tour. A la découverte enthousiaste font inévitablement suite les doutes et les regrets — c'est le prix à payer pour l'expatrié ; le heurt de la démarche, l'incertitude de la destination, l'inexistance de l'itinéraire — solitude du coureur de fond qui abandonne Saint Pancras International Railroad Station et rallie derechef ces quartiers. Ombre et lumière Oxford Street aveugle ; les joues scintillent.



Je me terrifie. Deux lettres terribles qui remuent ciel et terre et que la plume craint plus que tout. Il se déguise, se maquille et danse une ronde effrénée pour ne pas se dévoiler il orchestre et il exécute et sans doute il manque son but. Les failles de son verbe et de sa verve le font trop en dire pas assez et dans ce brumeux entre-deux on ne s'aperçoit que de l'imperfection de la ruse et du discours.


Fi.


J'ai toujours eu une peur panique du départ, du mien, du tien, du vôtre nullement métaphorique la soustraction de l'entité qui déséquilibre l'espace construit plus ou moins lentement, plus ou moins patiemment, en harmonie avec soi. Ces quelques jours ont bâti sans précautions sur leur lancée une pièce nouvelle à cet édifice en chantier depuis plusieurs mois au mépris de toute bienséance ; les meubles viendront progressivement si on se donne le temps. Le départ est toujours brusque, prend toujours le quotidien par surprise ; il perd son appui, claudique, s'affaisse et grimace précaire. Je ne sais pas dire le bonheur de cette visite sans efforts et sans paroles et sans excès, la simplicité de son existence, le naturel de son déroulement, son emprise sur les lieux et les objets et les rituels. Tu as laissé ton empreinte dans le canapé ton odeur sur l'oreiller et il faudra venir les reprendre.



Music ~ Mussorgky & Ravel [Tableaux d'une exposition]

18 octobre 2009

Fais de beaux rêves

Birds singing in the sycamore tree.

Chaque jour, je remonte la longue Alexandra Street qui me mène d'un seul trait rectiligne jusqu'aux abords de la University of Reading ; depuis le pas de ma porte sur Fatherson Road, en traversant la large London Road toujours engluée dans son trafic automobile, et laissant derrière moi au cours de mon ascension Erleigh Road puis Addington Road. Il me faut ensuite longer un des terrains de sport où se pratiquent, selon les jours et les heures et les étudiants, le soccer ou le rugby. Encore quelques minutes de marche, je croise staff, students et ouvriers du bâtiment en goguette sur le campus pour encore quelques mois semble-t-il, dépasse sur ma gauche la Henley Business School et son confortable café où l'on me prend pour un Italien, puis pénètre le HumSS Building où je retrouve mes collègues. La route est courte ou longue ou indifférente, selon les jours, selon la météo, selon ma compagnie ; vingt petites minutes dans un sens puis dans l'autre, du mardi au vendredi et parfois le lundi. Chaque matin le froid se fait un peu plus mordant, à défaut d'être toujours sec ; chaque matin le parcours se révèle un peu plus à mon œil qui s'aguerrit ; les cours dévoilent leur secrets, les jardins se dévêtissent à mon approche — au coin de ma rue, des palissades masquant le travail de besogneux individus casqués et vêtus de gilets d'un jaune violent se sont ouvertes, exhibant une façade victorienne tâchée du ciment frais que ces hommes emploient pour des travaux menés jusqu'alors dans le plus grand secret, retranchés derrière le bleu des murs artificiels érigés entre eux et les curieux passants. Les oiseaux chantent peu depuis la cime des arbres plantés le long de la rue ; les autochtones que je croise ne discutent pas plus — le silence qui m'accompagne durant mes marches laisse le champ libre à l'exploration minutieuse, à la traque de chaque détail, à l'imprégnation de tout mon être par cet esprit singulier qui émane des pancartes, des publicités, de l'architecture. Une après-midi ensoleillée, alors que je redescendais en direction du confort cosy, quoique suranné, de ma chambre moquettée de rouge, j'ai assisté à une partie de polo dans l'allée du garage d'une des imposantes bâtisses en bordure : le quotidien anglais se livre par parcelles à mon observation attentive — la vie, doucement, se déshabille. Dans l'autre sens, c'est la Thames Valley University, juste au bout de la rue dans laquelle je vis ; et King's Road, longue avenue presque parallèle à London Road — les deux fusionnent à Cemetery Junction, le croisement du cimetière ; elle mène tout droit au centre-ville, ce cœur arythmique intense le samedi et désert les soirs de semaine ; et au-delà la Tamise, et la gare ; et encore au-delà, Londres. Je remonte souvent King's Road, en quête du breakfast tea qui accompagnera chaque matin mes crumpets, du pot de Nutella qui accompagnera chaque après-midi ma cuillère à soupe, ou d'une bouffée d'air frais, de compagnie, profitant du beau temps, les rares jours où ce privilège est accordé à la perfide Albion. Comme aujourd'hui.

I'm longing to linger till dawn, dear.

Il ne reste presque plus de place dans le Starbucks Coffee sur Broad Street — je poursuis jusqu'à Queen Victoria Street, fais un crochet par la boutique Is This Art ?, peaufinant les projets de décoration de mon petit intérieur bien nu pour l'instant, une fois que les premiers deniers, fruits de mon travail, auront été perçus ; et finalement pousse la porte de la boutique pareillement franchisée sur Union Street, deux ruelles plus loin. Dimanche après-midi, ciel bleu — celle-ci est aussi prévisiblement plein : tous les confortables fauteuils sont occupés, les petits guéridons qui servent d'axe à leur disposition circulaire recouverts de tasses et d'assiettes vides et pleines ; les simples tables et leurs chaises raides subissent la même affluence humaine et vaisselière. Je repère tout de même, à l'extrême limite de mon champ de vision, au cent quatre-vingtième degré de mon œillade panoramique une petite tablette surélevée, postée devant deux hauts tabourets de bois foncé dont le grincement se devine au premier regard ; tournant le dos au brouhaha de la salle comble, des couples enamourés laissant la grande tasse de cappuccino partagée refroidir en se grignotant gauchement du regard, des couples d'amis réprimant à peine les éclats de rire que provoquent inévitablement la narration par le menu des extravagances grivoises et éthyliques de la veille au soir ; faisant face à la rue, au flot irrégulier de promeneurs bravant cette fraîcheur quotidiennement plus envahissante à mesure que l'automne mûrit et s'épanouit, et au-delà les bookmakers de Ladbrokes. Un peu plus haut dans la rue, un punk débraillé, mégot au coin des lèvres, mèche de cheveux gras rescapée de la tondeuse sans sabot masquant l'œil gauche, s'est assis en tailleur devant une porte imposante et peu engageante, coiffée de la mention Select Education ; ses doigts parcourent avec apparente dextérité les deux claviers de son accordéon ; il serre l'instrument contre sa poitrine, le visage baissé, tournant parfois sa tête dans ma direction — le regard vide, absorbé par le morceau qu'il interprète sans interruption. Les badauds passent sans le remarquer ; un adolescent à l'accoutrement singulier lui jette une pièce et je vois les lèvres du musicien s'animer, indépendantes du reste de son corps qui poursuit imperturbablement sa danse avec l'instrument apprivoisé. De ce côté-ci de la vitrine je n'entends que le mélange harmonieux des conversations qui couvre presque le répertoire jazzy diffusé par les haut-parleurs discrètement accrochés aux coins du plafond. Louis Armstrong entame son célèbre What a wonderful world tandis qu'en face de moi le punk a repris son pantomime, sa romance sans paroles pour deux jeunes hipsters, la vingtaine, qui se sont arrêtés pour l'écouter. Un troisième vingtenaire, emmitouflé dans un épais manteau, la tête haute, le pas altier, le ventre ballonné de sa propre importance, ignore cordialement le traîne-savate alors qu'il remonte la rue de toute la hauteur que sa suffisance accorde à son dédain. A l'intérieur, la chanson se termine dans une ultime reprise de son titre ; au-dehors, les deux jeunes se sont assis à côté de l'accordéoniste ; je quitte ma chaise, range mon livre et ma plume et mon cahier, et vais déposer deux livres dans son bonnet. De son instrument émane le thème du film de Jean-Pierre Jeunet, Le Fabuleux Destin d'Amélie Poulain.

Just hold me tight and tell me you'll miss me.

Je poursuis mes lectures avec l'avidité et le bonheur d'un nouveau-né à la littérature qui comble ses carences en se nourrissant de pages parfumées diversement selon les éditions — le renfermé d'un Penguin Books de 1968, le neuf d'un Garnier Flammarion de 2009, le recyclé d'un Faber & Faber de 2004. A chaque papier, son vieillissement propre, et son odeur qui à elle seule évoque des histoires, des phrases et des mots, renvoie à d'autres œuvres dans une sensuelle intertextualité ; un kaléidoscope de souvenirs contenus dans une seule fragrance — quelques atomes qui excitent les synapses et provoquent des mécanismes chimiques dans l'encéphale. Je tourne les pages une par une, reposant un volume, saisissant le suivant ; course effrénée riche en enseignements utiles ou destructeurs, assumant le risque de me prendre au jeu et de me perdre au cœur de cet univers théorique, de ce défi de papier lancé au lecteur, de cette fiction qui reste, en dernier lieu, d'une inaltérable altérité. A la fin de chaque histoire, les protagonistes disparaissent à jamais dans l'oubli — leur existence s'arrête avec le point final et d'autres prennent leur place avec la première majuscule de l'histoire suivante ; parfois certains sont rappelés pour un nouveau tour de piste au lecteur de s'accrocher au bon wagon s'il ne veut pas s'effondrer avec l'intrigue précédente. Ce n'est pas un choix facile ; ce n'est pas le choix de tout le monde. Mon wagon m'emporte au-delà de la Manche vers de nouvelles aventures ; sur la banquette arrière il y a encore de place, et la porte restera ouverte.

Je ne saurais en dire autant du siège passager.


Music : Bach [Cello suite no.2] ~ Prélude

09 octobre 2009

Dans l'arc-en-ciel

Don't get any big ideas.

La pluie tombe en rafale sur mes fenêtres
— grands panneaux vitrés, en arc-de-cercle, cette alcôve de façade typiquement victorienne où je m'installe, l'oreille attentive, les muscles délassés par le martèlement presque musical des gouttes. La petite lucarne entrouverte, je me laisse bercer par le son parfumé qui émane du pavé battu par l'averse ; son odeur me transporte au-delà de mon canapé, le visage caressé par l'eau, les narines emplies de cette fraîcheur humide, un sourire béat accroché à mes lèvres. L'interlude trompeur de rayonnement solaire qui a accompagné mon installation s'est avéré de courte durée ; avec la rentrée des classes, le bleu ciel des vacances a cédé sa place à la grisaille des salles de classe — dans les yeux des étudiants qui se pressent à l'abri et peuplent les cafés agrémentant le campus, dans les yeux des professeurs qui réinvestissent leur bureau où s'amoncellent déjà listes mouvantes des effectifs, emplois du temps toujours incertains, tâches administratives chronophages. La rentrée française, même tardive, charrie souvent avec elle ce parfum doucereux de fin d'été, répandu par un astre diurne presque timide déjà mais qui enhardit encore les derniers résistants dévoilant des parcelles de peau bronzée. De ce côté-ci du Tunnel, le premier orage automnal a sonné le glas de la courte et belle saison — la coïncidence temporelle est presque parfaite — il pleut sur la ville comme il pleut, peut-être, sur les cœurs. Hier les éclaircies semblaient l'emporter une dernière fois ; assommé par la violence de l'attaque nuageuse, toutefois résolu à ne pas abandonner le champ de bataille, le soleil a fait une ultime apparition dont nous profitâmes, paresseusement attablés au-dehors du Dolche Vita Café, juste en face du HumSS Building où nous travaillons ; les étudiants anglais, pas dupes, attendaient à l'ombre la prochaine averse, témoignant presque dans leur attroupement la crainte collective d'être saisis, empoignés l'un après l'autre par l'impérieux besoin de laisser là lectures et assignments et de prendre le premier bus pour les bords de Tamise, le premier train pour Londres, le premier avion pour l'autre bout du monde. Le beau temps, ça n'existe pas, en période universitaire, voulaient-ils peut-être dire.

Tout est affaire de point de vue.

Now that you've found it, it's gone.

Les cours se déroulent par tranches de cinquante minutes environ, pour laisser le temps aux étudiants
— et à leur professeur — de se rendre dans la salle qui leur a été attribuée par une administration hésitante, en cette première semaine, pour le cours suivant. Dix minutes — ce n'est pas de trop, lorsque l'on doit remonter au deuxième étage du HumSS pour photocopier une carte muette de l'Hexagone dont il manque deux exemplaires à cause d'un mauvais calcul ou d'une rectification de liste de dernière minute, puis redescendre au rez-de-chaussée et errer dans son dédale de couloirs en cherchant une salle naturellement sise au-delà de la cafétéria qu'il faut donc traverser, photocopies en main, d'un pas sonore et pressé et perdu, pour in fine se trouver face à un lieu vide des étudiants qui devaient s'y trouver, ceux-ci ayant eu l'idée saugrenue de ne pas se présenter à un cours préalablement supprimé de l'emploi du temps sans que mention en ait été faite au lecteur — eux, savaient. Et dix minutes, est-ce assez pour affronter ce changement de salle intempestif organisé le jour même du cours, dans un bâtiment caché derrière des échafaudages, aux escaliers inaccessibles à qui n'est pas l'heureux porteur d'un sésame magnétique, aux numérotations hasardeuses dont la logique appartient à ce seul département, à la construction tellement labyrinthique que l'on ne s'étonnerait pas de croiser, à côté des aquariums et des squelettes d'animaux reconstitués et de créatures empaillées exhibées sur des podiums, un véritable Minotaure ? Une fois encore, les étudiants étaient au courant. Il me faut leur demander quel est leur informateur — qui s'avère a posteriori d'une fiabilité infiniment supérieure aux ressources sybillines dont je dispose. Le département de Français peut se prévaloir, à propos de ressources, d'une jolie bibliothèque indépendante de l'importante library qui repose au centre du campus et couvre les divers enseignements proposés à Reading Business, Urban Research, Agriculture, Applied Linguistics, et caetera. Deux des quatre murs de cette modeste pièce sont recouverts d'ouvrages de littérature française, traitant de la littérature française, traitant d'auteurs traitant de la littérature française, du sol au plafond ; jusqu'à mi-hauteur, les deux autres offrent quant à eux une sélection d'opera* historiques, grammaticaux, encyclopédiques, et même deux Robert 2008 ! Un rapide parcours des étagères rassure quant à son contenu — de l'extérieur, la France conserve le prestige de ses auteurs classiques, Corneille, Balzac, Hugo, Proust même. Descartes côtoie Sartre. Céline est tout de même là, caché entre l'inévitable Camus et l'inattendu François de Closets D'un Chateau l'autre, un volume ancien, en parfait état, visiblement jamais ouvert. En face, sur l'autre mur, une vingtaine d'exemplaires d'Asterix chez les Bretons — outil pédagogique indispensable, hilarant s'il en est, entre les lignes duquel chacun peut lire sa propre expérience d'un pays décidément singulier.

You paint your smile and fill the holes.

Les étudiants, eux, ne changent que peu d'un pays à l'autre — on se retrouve tel que l'on était, il y a de ça peu d'années encore, et aussi ceux de nos camarades dont le souvenir n'est pas effacé ; le couple de filles passionnées du premier rang, qui boivent les paroles du professeur, notent scrupuleusement chaque rappel grammatical, chaque vocable nouveau, chaque détail digne d'attention, qui participent aux exercices avec enthousiasme, appliquant la consigne de parler uniquement en français avec une détermination qui encourage à houspiller la statue grecque nonchalamment assise juste derrière, un sourire charmeur constamment aux lèvres, immobile de peur que le moindre effort ne vienne ruiner sa pose étudiée au battement de cil près — la sprezzatura de Castiglione près de cinq siècles après la parution du Livre du courtisan ; et au dernier rang, plus visible encore que ses camarades, la potiche décolorée, dont le regard oscille entre le rebord de la fenêtre et les dalles du faux plafond à chaque question, inévitablement flanquée de son faire-valoir moins populaire et du bad boy attachant qui lui sert de petit ami. Un roman à lui seul, sous ses airs bravaches et son air un rien narquois — dans sa manière de provoquer l'adulte qui se tient en face de lui, d'éprouver les limites de l'autorité qu'il dégage, d'engager le combat de coq dès le premier cours pour définir qui sera le véritable maître du jeu au sein de la classe — non avec la tête, oui avec le cœur. Non sans attendrissement, j'ai découvert dans une classe de première année une étudiante souriante, dynamique, participant toujours, répondant à toutes les questions, parfois à la place de son camarade interrogé, et glissant ça et là un semblant de plaisanterie. Me voici déjà confronté à l'un des écueils du métier de professeur — l'identification, et avec elle, le paternalisme de bon aloi que l'on sent déjà naître en soi. Reste à trouver la bonne distance ; le plus dur est au-devant ; le meilleur également. L'excitation des premières préparations de cours va sans doute laisser place à l'indémêlable casse-tête des suivantes ; après des premiers pas hésitants, il faut adopter sa démarche, trouver le bon rythme — ni trop ample, ni trop raide — tout est affaire d'improvisation, en dernier ressort. Chaque heure dévoile la nouvelle scène d'une pièce en trois actes dont le texte, lacunaire et imparfait, indique au metteur en scène quelle orientation donner au jeu de ses acteurs — à lui d'en façonner le contenu. Faudra-t-il plaire au public ! La première semaine s'est écoulée sans anicroche — les vicissitudes de la vie de French assistant ont sans doute bien des surprises, encore, à me révéler ; c'est de pied ferme que je les attends.


Et vous aussi. J'ai de la place, ici, pour les nomades, les vagabonds, les cœurs perdus.



*Après vérification, il s'agit du pluriel du terme latin opus, operis qui signifie "ouvrage". Un medium, des media ; de même, un opus, des opera.


Music : Chopin [Nocturnes]

03 octobre 2009

A day of nights

A smile that's bigger than his mouth.

Tic, toc.

Le son des talons de mes chaussures neuves qui résonnent sur le sol du couloir du deuxième étage du HUMSS Building au cœur du campus universitaire de Whiteknights au sud-est de Reading. Aux quatre lecteurs est attribué un minuscule bureau, Room 226, ainsi qu'il est écrit sur les clés qui nous ont été solennellement remises par le professeur assurant nos trois jours de formation rapide avant la plongée dans le grand bain. Dans ce bureau (la pièce) trônent fièrement deux bureaux (le meuble), adossés au mur de droite, et sur la gauche deux tables qui font le compte : un-deux-trois-quatre, Clotilde-Claire-Solenne-Etienne. Deux ordinateurs antédiluviens rassurent quant à l'équipement général de l'université — le dépaysement est relativisé. Des armoires alourdies de volumes en tout genre, Roget's Thesaurus, Robert & Collins, même un Larousse — et le travail de nos prédécesseurs, plus ou moins soigneusement compilé dans des classeurs, dossiers, tas informes sans doute jamais consultés. Des archives parfois datées, remontant jusqu'à 1987 — peut-être plus loin ; qui sait quelle antiquité nous exhumeront, mes collègues et moi-même, au cours de notre réaménagement progressif de cet espace exigu ; qui sait également quelle sera notre contribution à ces travaux — dont le sort prévisible prépare leur auteur à l'anonymat dans lequel ses géniales publications de thésard sur une féconde approche transesthétique des nouvelles de Théophile Gautier, invariablement, demeureront. Dans ce réduit glacial, pas de radiateur mais une bouilloire en état de marche — un sens des priorités qui frôle la caricature. Le campus de l'Université ressemble bien à l'idée que l'on se fait — qui nous est faite — du campus anglo-saxon ; beaucoup de vieux bâtiments à l'allure un rien romanesque ; un nombre incalculable de cafés où l'on trouve en particulier du thé — mais également beaucoup de fair-trade coffee — c'est visiblement la grande mode ; un département de Sciences Humaines plus ou moins bien entretenu jouxtant une luxueuse Business School flambant neuve — là encore, on (re)trouve rapidement ses marques. Et au milieu de cet ensemble architectural dépareillé, une immense pelouse où l'on se laisse aller à flâner par beau temps ; de l'autre côté, un lac dont on peut faire le tour à pied, tranquillement, au rythme des cygnes qui s'y baignent — plusieurs fois je me suis installé face à cette étendue d'eau, étendu dans l'herbe, un livre à la main ; en quête de la quiétude que la ville ne m'offrait qu'en bord de Tamise, bercé par le bruissement du vent qui caresse les branches des arbres omniprésents. Le lieu est visiblement prisé par le voisinage — les étudiants sont loin d'être les seuls à jouir de cet incongru coin de verdure au cœur du quartier résidentiel qui entoure le campus.

Pieces of my skin

J'ai poussé la première porte d'un pub anglais depuis mon arrivée ; mercredi soir, précisément ; à la fin de l'ultime jour de préparation à l'enseignement, nous nous sommes rendus ensemble en ville pour y prendre un verre. The Bugle. Le lieu ne manquait pas de charme : écriteau traditionnel, encadrement de porte et bar et table en bois épais, bière bon marché — avec la joie, de ce côté-ci de la Manche également, de ne pas avoir à tailler sa route à travers un opaque nuage de fumée. Le barman nous a demandé notre carte d'identité — c'est une manie ; mais il risque trois cents livres d'amende, nous a-t-il précisé ; alors il vérifie. Commande passée, dont deux pintes de Guinness — le pilier invariablement accoudé au bar m'interpelle. « Which country you from ? » « France. » « You French and you drinkin' Guinness ? » « Yes. » « Ve'y good ! » Après un éclat de rire, il nous demande si l'on en trouve en France. Clotilde et moi acquiesçons — à son grand étonnement. Il poursuit alors son galimatias enivré au sein duquel nous démêlons, non sans difficulté, quelque chose comme "Nous buvons vos vins, et vous buvez notre bière ! Cheers !" Puis ce jovial hurluberlu me tendit une main que je serrai en souriant. Les Frenchies s'intègrent à petits pas ; en attendant, ils ne passent pas inaperçus.

Wave goodbye again.

Déjà plus d'une semaine que j'ai posé le pied sur la terre anglaise ; déjà plus d'une semaine que j'ai quitté le peu de choses qui me retenaient encore en France pour me lancer dans cette aventure presque londonienne en version originale. Le navire faisait naufrage — dépouillé de ses ornements les plus chers, misérable barque abandonnée de son équipage, les planches disjointes ne retenaient plus l'eau qui s'engouffrait par litres entiers à fond de cale, promettant cet édifice pourrissant l'avenir d'un refuge à coraux. Sur la berge, de l'autre côté du bras de mer qui fut le témoin de cette perdition, je fais le compte de ce que j'ai pu en sauver — Robinson sur son île qui repêche les débris — et c'est toujours trop peu. Je ne peux pas blâmer les vents et la mer démontée — le gouvernail qui échappe au capitaine — les voiles qui se gonflent bien au-delà du raisonnable ; je fais face à la plèbe qui peuple mon cœur et appelle de ses vœux le châtiment ; et le silence des rescapés me terrifie. Mais il n'appartient à personne d'autre de les faire parler — et de chérir celles et ceux qui me restent. Si je vous apprivoise, vous serez pour moi uniques au monde. Alors soyons patients. J'y gagnerai, à cause de la couleur du blé. Et de la saveur de tes cupcakes.

The crimes that make the time go fast.

Les secondes filent à ma montre, à mesure que la trotteuse tourne et tourne encore sur elle-même, laissant échapper le temps. Lundi, déjà, les cours commencent ; lundi, déjà, j'endosse le costume du professeur, je traverse la barrière, je suis un enseignant parmi les enseignants — j'échange mes impressions sur les étudiants, j'aide une autre lectrice pour la correction d'une copie, je partage mes trouvailles documentaires en vue d'intéresser mes classes. La première secousse m'est venue cet été, lorsque j'ai reçu un email de la responsable des lecteurs dont l'en-tête était ainsi formulé : "Cher collègues," — un collègue, voila ce que j'étais en passe de devenir, de ce côté-ci de la réalité. Les bras chargés de documents, la tête chargée d'idées, le cœur chargé d'espoirs, je vais au-devant du défi — le dévisage sans frémissement — l'embrasse sans appréhension. Students, here I come.

Tic, toc.




J'ajoute que le 2 octobre dernier — hier— mon frère fêtait son dix-neuvième anniversaire. Je lui souhaite excellent.
J'ajoute également que j'ai publié en ligne une courte nouvelle, disponible dans mes refuges cités en marge de ce billet.

27 septembre 2009

Pulpeuse fiction

The path of the righteous men

La Tamise traverse Reading de part en part — juste derrière la gare, à l'orée du centre-ville, où d'innombrables boutiques couleur brique cèdent poliment leur place à chaque flanc du piéton à d'innombrables maisons couleur brique — from Central Reading to Caversham through George Street. Le regard que l'on jette du pont surplombe deux parcs qui suivent le cours alangui du fleuve ; des saules plantés en bordure de berge se penchent au-dessus de l'onde pour y admirer la fraîcheur de leur teint, l'élégance de leur chevelure, la verdeur encore estivale de leur pointes ; ces Narcisses pleurent déjà la beauté bientôt perdue — l'hiver bientôt venu — sur l'épaule d'un cygne noir qui se plaît à flâner à la surface étincelante des flots. Si l'on s'enfonce dans le parc situé à la droite du pont, le contact avec la ville et ses rugissements mécaniques et son affairement ordinaire se perd rapidement — les chemins à peine balisés tracent un itinéraire fantasque qui serpente entre les collines verdoyantes —quelques maisons presque en bois évoquent la plus picturesque des atmosphères. La ville respire — qui tend l'oreille peut entendre son cœur battre avec quiétude — dans les allées ne déambulent que les oisifs, parfaitement paresseux, délicieusement inutiles. Le fleuve suit son lit jusqu'à Londres — il est la caution de l'intitulé de ces chroniques — le destinataire du présent billet ; the river Thames, presque la rivière James, interlocuteur fantasmé de poète en mal d'inspiration, de philosophe en mal de méditation.

They call it Le Big Mac.

Il fait encore doux, en ces derniers jours d'été — premiers jours d'automne — peu importe ; et j'aime à parcourir avec nonchalance les rues me menant au centre, portant mes regards à l'entour, avide de ces détails qui font de l'Angleterre une terre si singulière — si singulièrement attachante. Le Royal Chesse (re)devient un Quarter Pounder ; on ne trouve pas plus de mayonnaise que de bière dans les MacDonald's ; la baguette est forcément French. Acheter de la vaisselle se mue en un acte hautement suspect passible de poursuite. "How old arrre you ?" "Twen'y-one. Wanna see my ID ?" "Yeah, I don't bilieve you." Je m'exécute. "For a couple o' forks ?""It's the lo". Plus tard, dans une autre magasin, j'aurai effectivement le loisir de constater qu'il est strictement interdit de vendre des couteaux et autres objets contondants aux mineurs de moins de dix-huit ans. L'Angleterre lutte contre le terrorisme infantile — la croisade contre le crime organisé par leurs chères têtes blondes ne connaît pas de limites —dormez en paix, citoyens, la municipalité veille à ce que vos enfants ne sortent pas armés du droit chemin. Souriez, vous êtes filmés. Dans Broad Street, j'ai été abordé par un jeune noir, qui voulait me vendre son disque — sweat-shirt trop long, jean trop grand, chaussures trop brillantes. "Wanna buy that CD ? Sixteen killer tracks, only four pounds, it's not even a pound a song, did it myself with my crew, committed lyrics man, the best shit." "I'm not really into rap music y'know." "Doesn't matter, there's also electro, and we got some acoustic songs, there must be somethin' for ya." Après quelques minutes de parlementation, il me laisse filer, bredouille ; harponne un autre client potentiel, renouvelle la déclamation théâtrale des mérites de sa musique indépendante — "y'a de l'electro, et on a même des morceaux acoustiques, mec." Le représentant en produit culturel continue son marathon — au pays du Radiohead gratuit, le disque se vend à la criée.

Pot bellies are sexy.

Que dire, enfin, de la joie exquise de n'entendre autour de moi que la langue de Shakespeare ? J'ai à cet effet abandonné la musique qui d'ordinaire enveloppe chacun de mes déplacements dans un brouillard cotonneux — ce sarcophage de sons familiers, d'émotions brutes, façonnées dans l'autarcie de mon tribunal intérieur — protection illusoire contre un vie dont j'affecte de mépriser la médiocrité. J'avance désormais au milieu d'un kaléidoscope duquel je suis aux aguets ; atteint avec bonheur par les inflexions caressantes de la prononciation, par cette accentuation suave qui donne aux mots le lustre de l'or blanc — la finesse et la simplicité de son scintillement, la discrétion du bijou porté sous le vêtement, chéri plus que tout autre et pourtant maintenu timidement contre soi. En France, cette retenue n'est l'apanage que de ceux qui savent d'expérience accorder aux paroles l'attention et le soin indispensable — elle semble ici également partagée entre tous.

I love you Honey Bunny.

L'émerveillement originel ne durera sans doute qu'un temps — l'indicible saveur de la passion est à ce prix ; la cristallisation du fugace sentiment amoureux viendra peut-être avec l'hiver — peut-être pas. Ou peut-être encore ceci n'est-il que l'aboutissement, que l'ultime étape d'un voyage entrepris longtemps auparavant. C'est en vain que j'interroge James à ce sujet — forget your questions ! — il n'a d'autre mot à la bouche.


Music : Radiohead ~ [Ok Computer] Lucky

24 septembre 2009

First steps

It's a new dawn ...

Assis dans mon canapé rouge, face au lit sans draps encore, au mur sans ornements, l'ordinateur sur mes genoux. Premières courses faites, rudimentaires, à la hâte — pour le premier dîner, puis le premier petit-déjeuner, et entre temps la première nuit. Un bulletin en direct de mon nouveau chez moi — mon home sweet home à Reading, United Kingdom.

... it's a new day ...

Je sors de l'avion — il fait encore jour, le soleil brille au loin, effleurant l'horizon, et jaillit sur un des flancs de l'avion qui projette son ombre démesurée sur le tarmac. Un sourire aux lèvres. Après l'heure et quart de voyage, recroquevillé sur Le Gai Savoir de Nietzsche qui occupe mon esprit et mes temps libres actuellement — succédant à d'autres, et précédant que sais-je encore ; l'engourdissement guettait les membres à défaut de l'esprit maltraité par la verve déstabilisante du poète allemand — enfin s'emplir les poumons d'air frais, poser le pied à terre, humer le bitume sec. A bord, j'ai lu par-dessus l'épaule d'une enfant qui s'appliquait à écrire une dissertation. What drawing is all about, s'intitulait-elle ; entreprise dont l'immensité s'est trouvée ridicule face à la désarmante simplicité de la petite. Drawing is about being creative and having fun. [...] I think that you need to really have fun to be a reall [sic] artist. Tout est dit.

... it's a new life ...

Je roule en direction de l'aéroport de La Rochelle, petit bâtiment de préfabriqués, chétif, peureux, sans envergure. Ma mère au volant. Je viens de raccrocher son téléphone, Cisco au bout du fil. La tournée d'au revoir est de facto bouclée ; inachevée, évidemment — ça ne tient qu'à moi — je ne sais pas comment faire. Au revoir vous aussi, les autres, les oubliés de cette fois-ci. Les fâchés. Les rancuniers. Et les indifférents. Plus que quelques heures, deux à peine, et l'avion décollera — m'emportera loin du tumulte de ces derniers mois — loin de l'oisiveté solitaire de ces vacances — plongeon dans l'altérité presque inconnue d'une nouvelle vie. Je sera un autre. J'emporte finalement assez peu de choses ; contrainte de transporteur et incarnation de la mue à venir ; là-bas m'attend une nouvelle peau — il faudra laisser au terminal celle de l'adolescent qui joue à l'adulte, qui veut affirmer intransitivement et bafouille comme un enfant.

... for me.

Je pourrais remonter le cours de ces quatre derniers mois ; il y aurait beaucoup de choses à dire ; beaucoup de choses à défaire qui ne le pourront être ; des erreurs, des regrets, des should have. Mais le passé ne m'appartient pas et ce n'est pas même au-devant qu'il faut porter mon regard — hic et nunc — voila le seul absolu. Celui vers lequel tout entier je suis désormais tourné. Par-delà bien et mal ne subsiste que l'instant — ne règne que l'instant — à rebours du temps qui charrie avec lui la frénétique et absurde quête de vérité qui anime tout un chacun. Des expériences passées, le souvenir ne doit pas s'effacer ; cette seule règle doit tempérer l'éruption passionnelle, le jaillissement animal de la vie. Je n'oublierai pas.

And I'm feeling good.

On ne regrette que les êtres, les actes sont trop insignifiants par comparaison. Que cela soit dit — je vous regrette.


Music : Guster ~ [Ganging up on the sun] Ruby Falls