Don't get any big ideas.
La pluie tombe en rafale sur mes fenêtres — grands panneaux vitrés, en arc-de-cercle, cette alcôve de façade typiquement victorienne où je m'installe, l'oreille attentive, les muscles délassés par le martèlement presque musical des gouttes. La petite lucarne entrouverte, je me laisse bercer par le son parfumé qui émane du pavé battu par l'averse ; son odeur me transporte au-delà de mon canapé, le visage caressé par l'eau, les narines emplies de cette fraîcheur humide, un sourire béat accroché à mes lèvres. L'interlude trompeur de rayonnement solaire qui a accompagné mon installation s'est avéré de courte durée ; avec la rentrée des classes, le bleu ciel des vacances a cédé sa place à la grisaille des salles de classe — dans les yeux des étudiants qui se pressent à l'abri et peuplent les cafés agrémentant le campus, dans les yeux des professeurs qui réinvestissent leur bureau où s'amoncellent déjà listes mouvantes des effectifs, emplois du temps toujours incertains, tâches administratives chronophages. La rentrée française, même tardive, charrie souvent avec elle ce parfum doucereux de fin d'été, répandu par un astre diurne presque timide déjà mais qui enhardit encore les derniers résistants dévoilant des parcelles de peau bronzée. De ce côté-ci du Tunnel, le premier orage automnal a sonné le glas de la courte et belle saison — la coïncidence temporelle est presque parfaite — il pleut sur la ville comme il pleut, peut-être, sur les cœurs. Hier les éclaircies semblaient l'emporter une dernière fois ; assommé par la violence de l'attaque nuageuse, toutefois résolu à ne pas abandonner le champ de bataille, le soleil a fait une ultime apparition dont nous profitâmes, paresseusement attablés au-dehors du Dolche Vita Café, juste en face du HumSS Building où nous travaillons ; les étudiants anglais, pas dupes, attendaient à l'ombre la prochaine averse, témoignant presque dans leur attroupement la crainte collective d'être saisis, empoignés l'un après l'autre par l'impérieux besoin de laisser là lectures et assignments et de prendre le premier bus pour les bords de Tamise, le premier train pour Londres, le premier avion pour l'autre bout du monde. Le beau temps, ça n'existe pas, en période universitaire, voulaient-ils peut-être dire.
Tout est affaire de point de vue.
Now that you've found it, it's gone.
Les cours se déroulent par tranches de cinquante minutes environ, pour laisser le temps aux étudiants — et à leur professeur — de se rendre dans la salle qui leur a été attribuée par une administration hésitante, en cette première semaine, pour le cours suivant. Dix minutes — ce n'est pas de trop, lorsque l'on doit remonter au deuxième étage du HumSS pour photocopier une carte muette de l'Hexagone dont il manque deux exemplaires à cause d'un mauvais calcul ou d'une rectification de liste de dernière minute, puis redescendre au rez-de-chaussée et errer dans son dédale de couloirs en cherchant une salle naturellement sise au-delà de la cafétéria qu'il faut donc traverser, photocopies en main, d'un pas sonore et pressé et perdu, pour in fine se trouver face à un lieu vide des étudiants qui devaient s'y trouver, ceux-ci ayant eu l'idée saugrenue de ne pas se présenter à un cours préalablement supprimé de l'emploi du temps sans que mention en ait été faite au lecteur — eux, savaient. Et dix minutes, est-ce assez pour affronter ce changement de salle intempestif organisé le jour même du cours, dans un bâtiment caché derrière des échafaudages, aux escaliers inaccessibles à qui n'est pas l'heureux porteur d'un sésame magnétique, aux numérotations hasardeuses dont la logique appartient à ce seul département, à la construction tellement labyrinthique que l'on ne s'étonnerait pas de croiser, à côté des aquariums et des squelettes d'animaux reconstitués et de créatures empaillées exhibées sur des podiums, un véritable Minotaure ? Une fois encore, les étudiants étaient au courant. Il me faut leur demander quel est leur informateur — qui s'avère a posteriori d'une fiabilité infiniment supérieure aux ressources sybillines dont je dispose. Le département de Français peut se prévaloir, à propos de ressources, d'une jolie bibliothèque indépendante de l'importante library qui repose au centre du campus et couvre les divers enseignements proposés à Reading — Business, Urban Research, Agriculture, Applied Linguistics, et caetera. Deux des quatre murs de cette modeste pièce sont recouverts d'ouvrages de littérature française, traitant de la littérature française, traitant d'auteurs traitant de la littérature française, du sol au plafond ; jusqu'à mi-hauteur, les deux autres offrent quant à eux une sélection d'opera* historiques, grammaticaux, encyclopédiques, et même deux Robert 2008 ! Un rapide parcours des étagères rassure quant à son contenu — de l'extérieur, la France conserve le prestige de ses auteurs classiques, Corneille, Balzac, Hugo, Proust même. Descartes côtoie Sartre. Céline est tout de même là, caché entre l'inévitable Camus et l'inattendu François de Closets — D'un Chateau l'autre, un volume ancien, en parfait état, visiblement jamais ouvert. En face, sur l'autre mur, une vingtaine d'exemplaires d'Asterix chez les Bretons — outil pédagogique indispensable, hilarant s'il en est, entre les lignes duquel chacun peut lire sa propre expérience d'un pays décidément singulier.
You paint your smile and fill the holes.
Les étudiants, eux, ne changent que peu d'un pays à l'autre — on se retrouve tel que l'on était, il y a de ça peu d'années encore, et aussi ceux de nos camarades dont le souvenir n'est pas effacé ; le couple de filles passionnées du premier rang, qui boivent les paroles du professeur, notent scrupuleusement chaque rappel grammatical, chaque vocable nouveau, chaque détail digne d'attention, qui participent aux exercices avec enthousiasme, appliquant la consigne de parler uniquement en français avec une détermination qui encourage à houspiller la statue grecque nonchalamment assise juste derrière, un sourire charmeur constamment aux lèvres, immobile de peur que le moindre effort ne vienne ruiner sa pose étudiée au battement de cil près — la sprezzatura de Castiglione près de cinq siècles après la parution du Livre du courtisan ; et au dernier rang, plus visible encore que ses camarades, la potiche décolorée, dont le regard oscille entre le rebord de la fenêtre et les dalles du faux plafond à chaque question, inévitablement flanquée de son faire-valoir moins populaire et du bad boy attachant qui lui sert de petit ami. Un roman à lui seul, sous ses airs bravaches et son air un rien narquois — dans sa manière de provoquer l'adulte qui se tient en face de lui, d'éprouver les limites de l'autorité qu'il dégage, d'engager le combat de coq dès le premier cours pour définir qui sera le véritable maître du jeu au sein de la classe — non avec la tête, oui avec le cœur. Non sans attendrissement, j'ai découvert dans une classe de première année une étudiante souriante, dynamique, participant toujours, répondant à toutes les questions, parfois à la place de son camarade interrogé, et glissant ça et là un semblant de plaisanterie. Me voici déjà confronté à l'un des écueils du métier de professeur — l'identification, et avec elle, le paternalisme de bon aloi que l'on sent déjà naître en soi. Reste à trouver la bonne distance ; le plus dur est au-devant ; le meilleur également. L'excitation des premières préparations de cours va sans doute laisser place à l'indémêlable casse-tête des suivantes ; après des premiers pas hésitants, il faut adopter sa démarche, trouver le bon rythme — ni trop ample, ni trop raide — tout est affaire d'improvisation, en dernier ressort. Chaque heure dévoile la nouvelle scène d'une pièce en trois actes dont le texte, lacunaire et imparfait, indique au metteur en scène quelle orientation donner au jeu de ses acteurs — à lui d'en façonner le contenu. Faudra-t-il plaire au public ! La première semaine s'est écoulée sans anicroche — les vicissitudes de la vie de French assistant ont sans doute bien des surprises, encore, à me révéler ; c'est de pied ferme que je les attends.
Et vous aussi. J'ai de la place, ici, pour les nomades, les vagabonds, les cœurs perdus.
*Après vérification, il s'agit du pluriel du terme latin opus, operis qui signifie "ouvrage". Un medium, des media ; de même, un opus, des opera.
Music : Chopin [Nocturnes]
09 octobre 2009
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