27 janvier 2010

En devenir

Hiding backwards inside of me I feel so unafraid


La neige a fondu à Reading également — elle m'avait quelque peu attendue, m'accueillant à la sortie du train qui me ramenait de Paddington Station, laissant durer quelques jours supplémentaires l'illusion d'un hiver poétique, féérique, enfantin. Les habitudes, ni bonnes ni mauvaises puisqu'indépassablement consubstantielles à cette terre d'exil volontaire, ont rapidement repris le dessus ; le ciel cotonneux qui se répandait en une épaisse et tenace couverture s'est peu à peu, imperceptiblement, derechef teinté de gris ; parcelle après parcelle la promesse de giboulées nouvelles a été chassée par son alter ego des températures plus douces — sur le sol anglais encore blanc, il pleut. La rentrée immédiate — le lendemain du retour — accompagne le dégel ; aéroports fermés et routes verglacées sont d'appréciables excuses à la validité parfois dubitable pour les étudiants qui trouveraient ce mois de vacances trop court ; tous ne font pas l'effort d'au moins nous prévenir et l'exemple d'octobre ne sert pas de leçon — chaos et hésitations, bis repetita. Qui le souhaite, par ailleurs ? Les effectifs réduits s'étoffent peu à peu à mesure que le professeur encore trop peu rompu à l'exercice reprend ses marques — oublie les nouveaux prénoms — se perd sur le chemin de salles inconnues. J'ai découvert non sans surprise la similarité, la ressemblance fraternelle — gémellité dont je me serais allègrement passé — qui unit le campus de Whiteknights et la mythologique demeure du Minotaure. L'ingénieux Dédale qui a présidé à son édification commit l'erreur, sans doute pardonnable, de ne pas prendre en considération la qualité d'uniformisation du blanc manteau neigeux. Certains de mes étudiants — encore ce recours paternaliste quoique stylistiquement utile pour éviter au lecteur l'indigestion déjà presque inexorable — "les étudiants auxquels j'enseigne le français", en voilà de l'encre et du temps et de l'énergie gaspillés vainement* ; mes étudiants donc, ont pour certains d'entre eux abandonné la quête périlleuse de la salle 164 du Harbourne Building où se déroulait un de mes cours. Perdu entre le bâtiment des "microsciences alimentaires" — traduction malheureuse de Food Microsciences, mais je n'ai pas mieux — et les laboratoires à bonne distance desquels les dégustateurs de voluptés noisettées sont invités à se tenir, j'ai moi-même dû développer des trésors d'ingéniosité, m'inventer un sens de l'orientation et recourir à un plan de l'Uni pour enfin dénicher, après vingt longues minutes d'investigation errante et de répétition d'un leitmotiv désespéré ("Je vais être à la bourre, je vais être à la bourre, putain de Dieu, je vais être la bourre") ladite salle. Les deux seuls rescapés des intempéries et du périple n'étaient en fait pas encore arrivés. Après une deuxième tentative au succès mitigé, pourtant précédée d'un message de ma part proposant au groupe une visite guidée au départ de mon bureau et à destination de cette mystérieuse contrée peuplée de formes en blouse blanche et lunettes à verres épais, un changement de salle fut envisagé — vient d'être officialisé — retour au bercail de briques un rien lugubre mais familier, l'imposant HumSS building. Puisse la croissance exponentielle constatée d'une semaine l'autre — de deux à cinq élèves et qu'importe l'inexactitude mathématique de ma formulation — se poursuive jusqu'à atteindre un groupe au grand complet ! C'est bien de garder espoir... conclut Sandrine, secrétaire sympathique et française des European Studies.


I'm stuck in this dream, it's a part of me, I am becoming


La ville diffère, pas le décor. Mon point d'observation favori, qui définit presque caricaturalement ma posture de rédacteur — toujours le long d'une vitre, toujours un coin de rue, l'agitation dominicale des piétons auxquels se mêle, particularité du présent billet, le va-et-vient des véhicules ; l'odeur de café, le brouhaha des oisifs et des extravagants, l'easy-listenning vaguement jazzy des enceintes — ce n'est plus Broad Street, mais le coin de Buckingham Palace Road et Eccleston Place. En face de Victoria Coach Station, ou tout comme, l'habituelle enseigne franchisée importée de l'autre côté de l'Atlantique et réservée de l'autre côté de la Manche à une élite branchée qui peut payer sa tasse de café diluée quatre euros. Celui-ci était assez petit et presque plein ; j'ai trouvé d'un rapide coup d'œil la seule place libre, petite table ronde dans un recoin, une chaise seule face à la salle, presque appuyée contre la grande baie vitrée frappée du sceau vert et blanc et noir de l'échoppe — elle m'attendait, et c'est avec un plaisir non feint que je me faufile entre un groupe de jeunes voyageurs tapageurs pour m'y installer, la désormais coutumière grande tasse blanche de chocolat chaud coiffé de crème chantilly dans une main, ma plume chérie dans l'autre. J'écris en général au dos de photocopies surnuméraires que le professeur consciencieux et un peu angoissé produit inlassablement chaque semaine, persuadé que tous ses étudiants seront là — il m'en reste déjà bien plus que nécessaire pour quelque usage que ce soit cette année ; vis-à-vis cet article se trouve une carte muette de la France et ses régions, vestige du premier trimestre au fonctionnement analogue à la fameuse madeleine imbibée de thé — je replace les visages fatigués, enthousiastes, étourdis de ce groupe de deuxième année, face à moi dans la salle 10 ; le rouge aux joues d'Emma qui n'ose répondre à la question, la main fine et interminable de Matthew projetée dans les airs, l'éclat de rire de Chris se balançant sur sa chaise. Malgré le chambardement des groupes, j'en retrouve quelques uns pour ce Spring term, avec lequel s'entame la préparation du séjour, à la rentrée suivante, chez les voisins dont je suis l'ambassadeur. Dès la deuxième semaine, plusieurs d'entre eux se sont frottés à la colossale et déstabilisante épreuve de l'appel téléphonique en réponse à une petite annonce pour un logement — une véritable Française au bout du fil, profitable amie en visite pour quelques jours, ton sec et politesse froide de rigueur. Cafouillages le combiné en main, fous rires la conversation terminée — jusqu'à la fin de l'exercice je maintiens l'illusion qu'il s'agit d'un véritable agent immobilier qui se prête au jeu. Ils ne sont pas au bout de leur peines chez vous — ni de leurs plaisirs. Administrativement, c'est également chez moi ; je prévois néanmoins un retour difficile — mais c'est une autre histoire. Et tout ça nous éloigne de Londres** — me voilà pris au piège du jeune actif enchanté par son travail et qui n'a plus que lui à la bouche, à la tête, au cœur — quand il y a tant à raconter, à voir, à vivre ! Le temps semble parfois manquer pour ne rien oublier — et parfois il s'arrête, brusquement, sans prévenir, saisi au col et au détour d'une rue et alors que surgit, derrière l'imposant immeuble qui la dérobait partiellement à la vue du touriste dont je ne puis encore tout à fait me départir, la svelte Big Ben. Quatre coups mélodieux retentissent, décompte du premier quart d'une cinquième heure un instant figée. La nuit tombée dans notre dos, en pleine dégustation de spécialités liquides et locales dans un pub voisin de Trafalgar Square, annonce le déclenchement d'un dispositif élaboré d'éclairage soulignant les reliefs, redessinant les arcades, aiguisant les angles. En contrebas James*** défile avec quiétude, reflétant le London Eye qui étincelle de mille feux. Le coeur du pouvoir démocratique de la monarchie, Downing Street grillagée comme un zoo singulier, intégré à l'architecture, qui abrite de bien curieux animaux ; Westminster Abbey siège du Parlement — la richesse de l'héritage architectural réinvesti resplendissant avec incrédulité sous l'oeil lointain mais bienveillant de Nelson, le héros vainqueur de Napoléon I live here. Une fois encore, le soucis d'exactitude ne balaye pas l'éblouissement, ne tempère par l'heureuse ardeur, ne dompte pas la félicité. En délicieuse compagnie, même celle d'inconnus, London's calling.


Je déroge à la règle des trois paragraphes,
Mea culpa messieurs, mes culpa mesdames.
L'ultime mouvement de mes rêveries diurnes
Est ce soir oublié. Du temps je vois la fuite ;
Il faut vivre d'abord, philosopher ensuite.


Music : Thom Yorke ~ [The Eraser] Black Swan



*
mon présent babillage est de la même farine, où m'arrêterai-je ?

** Arrête Etienne, j'ai jamais pu encadrer Michel Legrand.

***cf. Pulpeuse Fiction