Autumn term, week 7 — les cours se suivent et ne se ressemblent pas ; chaque semaine, chaque jour, chaque heure apportant son lot d'imprévus et d'improvisation ; peut-être même est-ce la qualité la plus nécessaire, la plus indispensable à qui veut être écouté. Se mettre constamment en scène — savoir feindre la passion nonobstant l'intérêt parfois tout relatif du contenu de la leçon, sa pertinence pédagogique douteuse, l'ennui préparatif duquel il faut sauver les cinquante minutes de pantomime — voila sans doute la gageure la plus importante, l'étape la plus montagneuse, la marche la plus haute. S'inventer un charisme ; s'imaginer toujours face aux étudiants affichant leur profil le plus avantageux pour contempler par la fenêtre voisine le flottement gris du ciel par-dessus les bâtiments — bas et lourd, il pèse comme un couvercle ; se propulser d'exercice en débat, trouvant un providentiel et réjouissant appui auprès de tel étudiant sexagénaire, profitant de sa retraite de colonel de l'armée britannique pour venir me proposer l'emploi de l'imparfait du subjonctif dans la phrase qui nous occupe — et qui le conjugue presque parfaitement. L'affection qui se développe trop rapidement pour tel autre fresher, manipulant avec une oscillante habileté des formules recherchées, alambiquées, affectées en certaines occasions — le petit bijou parmi des copies au sérieux et à la rigueur inégaux, l'agréable surprise que l'on prend coutume de se reserver pour la fin, ce toujours laborieux achèvement des corrections répétitives et parfois à peine lues par des étudiants différement impliqués. Tableau archétypal à proximité variable de la réalité, tandis que subsiste une constante alors que le temps s'écoule paisiblement — le bonheur d'être saltimbanque en équilibre incertain, sur un fil tendu d'un semestre à l'autre, presque sans filet de sécurité — la décharge sucrée d'adrénaline qui réchauffe le corps comme une tiède cuillérée de miel épais — ce sentiment grisant de porter les auditeurs sur ses épaules au-dessus du vide. Le poids de la responsabilité allégé par le sens aigu de l'utile. Where I belong. Un des élèves auquel j'ai dispensé des cours particuliers l'an dernier, dans l'optique de la préparation de l'épreuve d'anglais d'un concours d'entrée en école de commerce, m'a témoigné il y a peu sa reconnaissance pour les fruits portés — sa réussite m'est étrangère ; néanmoins le sentiment d'avoir participé, d'être moi-même un acteur, quelque soit son degré de réalité, s'impose hors toute résistance. La célébration d'un succès est le moment le plus savoureux de cette relation singulière qui se tisse entre ces clients — consommateurs payant le savoir au prix fort de trois mille deux cent vingt-cinq livres par an "susceptibles d'augmenter dans les prochaines années en s'indexant sur l'inflation en accord avec la politique du gouvernement" — et le détenteur de ce bien immatériel qu'ils attendent de recevoir, non sans une certaine gratitude polie — la porte se referme rarement sans que résonne dans la salle qui se vide, perçant le tumulte sourd des bloc-notes tassés dans les besaces et sac à dos, des remerciements en direction du singe savant qui vient d'achever son numéro. L'éducation n'est pas un dû — ne sauront que ceux qui le pourront — sans doute en ont-ils une conscience exaspérée. Autumn term, week 7 — les volumes s'empilent sur ma table de chevet non encore ornée de sa pourtant si nécessaire et cruellement absente lampe. Je dévore avec avidité page après page après page les élucubrations inutiles et indispensables de formidables illuminés — la vie en perspective, l'expérience particulière élargie aux dimensions de l'univers — Langlois et son explosive pipe dans le voisinage de Manosque — et la plume seule responsable, et les mots, et le génie. La langue exsangue de cette verve explosive, Céline trop fatigué pour chercher une justification a priori inacceptable — un pardon inconcevable pour qui ne le réclame ; et cette expérience extrapolée au fil d'une syntaxe erratique, bouc émissaire fantasmé — dernière forme d'existence permise, de signification — d'appartenance ? La saveur d'un style — la dangereuse singularité qui bouleverse les principes et les habitudes des inévitables et polis détracteurs n'osant s'y risquer de peur de s'y lire — humain, trop humain.
Laying with lions to hide my grief
La faune que l'on croise de nuit, dans les rues de Reading, longtemps après la fermeture des magasins — mais longtemps avant la fermeture des pubs, précisément — n'a finalement pas grand-chose à envier à sa contrepartie outremanchée. Quiconque a déjà posé le pied au terminus anglophone de l'Eurostar l'admettra sans doute — l'unanimité ne culminant certes pas en vérité — la jeunesse anglaise, en particulier la gente féminine, n'a pas froid aux yeux, aux genoux, aux cuisses ; est-ce l'habitude des températures hivernales au mois d'octobre ; est-ce le prix du mètre carré de tissu plaçant hors de portée de la bourse d'étudiantes déjà bien grevée des frais de scolarité sus-mentionnés l'achat de vêtements supplémentaires ; est-ce l'inexistance de cette crainte répandue dans nos vertes contrées, cette retenue contrainte qui rallonge les jupes et remonte les décolletés, ces insultes minaudées par le mâle en quête de confiance en soi au détriment de créatures prétendûment en situation de faiblesse ? Si le cliché consiste en une extrapolation de cet habitus vestimentaire parfois constaté chez certaines demoiselles à l'ensemble hétéroclite paresseusement regroupé sous le terme d'adolescent — abus perpétuel de langage redoublé pour l'occasion ; il serait néanmoins erroné, mensonger, coupable d'omettre de remarquer leur présence en cohortes nettement plus fréquentes qu'en France. Ces secrets ne sont cependant pas les seuls que la belle cité garde en son sein — downtown, Wednesday night, c'est aussi cette énorme punk aux relents de mauvaise bière, qui se redresse, les cheveux en bataille, et entreprend d'à nouveau ceindre son gigantesque et charnu séant de la pièce de jean kaki qui lui tient lieu de pantalon — ses cuisses ne sont pas, à l'instar des individus évoquées ci-avant, découvertes — tandis que devant le Starbucks Coffee de Queen Victoria Street, entre les pieds de son acolyte riant aux éclats aux grognements qu'elle éructe en procédant à son pénible rhabillement, s'écoule un filet d'urine. Ce n'est pas l'accordéoniste qui l'accompagne — son visage m'est désormais connu et je suis à même de le repérer à distance lorsque de jour, à une heure décente à laquelle le soleil brille encore — à laquelle les nuages grisaillent encore — j'entreprends une promenade en centre-ville, craignant à chaque croisement un nouvel assaut de ma stakhanoviste du thé à une livre quatre-vingt dix. Image qui prendrait volontiers une révolutionnaire portée, si un photographe consentait à la draper des atours quichottesque d'un combat pour un autre monde — symbolisme trop évident, encre qui coule à flot, exposition et livres d'histoire — interprétation délirante qui dépose les armes face à la pathétique simplicité de la scène ; situation signifiante uniquement à travers les excès qu'elle éveille et dont elle témoigne — au-delà des mots, imparfaits auxiliaires — les seuls à disposition. Dans la rue adjacente, c'est un père de famille — visage buriné et coiffure grisonnante — qui chaloupe sa démarche d'un trottoir le suivant ; il me dévisage au passage d'un oeil vitreux où brillent les pintes surnuméraires dont un pub bienveillant aura allégé ses économies — peut-être est-ce le vent, dont les bourrasques violentes renfrognent les mines et haussent les épaules, qui fait son pas hésitant. Mais bientôt, Deja Vu — double Southern Comfort.
The past still h(a)unts you
Je pensais avoir suffisamment donné pour éviter d'avoir à nouveau à subir cette distance — comme une injection préventive, un vaccin qui excite la production d'anticorps et se rappelle constamment, discrètement, à la mémoire ; un souvenir trop proche pour être déjà assimilé et apprécié — une lanterne de l'expérience. A défaut, c'est la flamme vacillante d'une bougie épaisse, bien entamée, éclairant ma page se bleuissant progressivement à mesure que ma plume glisse, souple et légère et gracieuse, traçant les lettres de mon écriture irrégulière et hâtive et penchée vers la fin de la ligne — le haut de chaque graphème entrainant la totalité de chaque mot avec lui dans une course perdue d'avance contre l'imagination, contre la mystérieuse et trop rapide production des idées confuses qui commandent à ma main. Je reste attaché — anachronique ? — à cet éprouvant processus chronophage de la feuille et de l'encre ; le clavier glace cet amour de la digression — de l'élaboration — du lent mûrissement de la phrase qui une fois apparue clairement à l'esprit jaillit sur le papier — il trahit mon propos, si ténu, si trivial, si prétexte soit-il. La bougie brûle au centre d'un des guéridons ornant l'évident Deja Vu — encore, seul cette fois, je m'y suis rendu pour assister à une soirée musicale — Open Mic, le mercredi soir, un succès hebdomadaire à première vue ; le tumulte des discussions couvre parfois les voix nasillardes et pas toujours bien assurées de la relève Gallagher. Certains interprètes surprennent toutefois — ce trentenaire équipé d'une guitare bricolée artisanalement — Dieu sait comment — qui raconte de drôles d'histoires avec un fort accent londonien. No one leaves the dining room until they count to three, la voix marquant une progression quasi chromatique qui accroche l'oreille et frotte et griffe — une tentative presque jazz dont je ne saurais jamais la part de préméditation. D'une soirée l'autre — d'un canapé l'autre — à l'aise dans le confortable duvet sonore offert par les conversations qui m'enveloppent, m'oublient et m'abandonnent, je fais courte abstraction de cette absence — lieu commun de l'être aimé. Peut-être suis-je encore trop attaché, malgré tout — la culpabilité dostoievskienne, la paranoïa célinienne, l'émancipation nietzschéenne à peine assumée et sur la voie ô combien lente — une vie entière — de la réalisation — à ce qui me reste d'hétéronomie ; indécidable, inconsolable, lamentant le passage nécessaire et difficile à la vie — à la pensée — à l'être adulte. J'ai retardé l'envol, repoussé l'échéance solitaire, le face à face inévitable de soi avec soi évaporé dans la quête et le maintien insatiable de compagnies, d'espoir chimériques pourtant, en ultime ressort, insatisfaisants et réduits à néant ; et il me faut poursuivre l'infanticide qui ouvre les portes de la responsabilité. Le regard rétrospectif est toujours riche d'enseignements ; justesse des choix, compréhension des comportements, appréhension des situations — rien n'est tout à fait dû au hasard — révélation en rien surprenante et en tout effrayante ; mais le chemin déjà parcouru depuis les emportements estivaux et irraisonnés jette une lumière apaisante sur le quotidien. La route est encore longue ; c'est un apprentissage pour lequel il me fallait bien un bouleversement à ce point radical du décor et des figures qui le peuplent. Les vestiges et leurs fantômes me sont trop pénibles à l'heure actuelle — pardon pour cette distance et ce silence — salutaires !
J'appréhende déjà le tout premier retour ; et pourtant, de concert, j'enthousiasme vos bras.
En particulier les tiens.
Music : Radiohead [Amnesiac] ~ Life in a glass house
Music : Radiohead [Amnesiac] ~ Life in a glass house
