17 novembre 2009

Cruelle fleur

Let their passion lead the way

Autumn term, week 7 — les cours se suivent et ne se ressemblent pas ; chaque semaine, chaque jour, chaque heure apportant son lot d'imprévus et d'improvisation ; peut-être même est-ce la qualité la plus nécessaire, la plus indispensable à qui veut être écouté. Se mettre constamment en scène — savoir feindre la passion nonobstant l'intérêt parfois tout relatif du contenu de la leçon, sa pertinence pédagogique douteuse, l'ennui préparatif duquel il faut sauver les cinquante minutes de pantomime — voila sans doute la gageure la plus importante, l'étape la plus montagneuse, la marche la plus haute. S'inventer un charisme ; s'imaginer toujours face aux étudiants affichant leur profil le plus avantageux pour contempler par la fenêtre voisine le flottement gris du ciel par-dessus les bâtiments — bas et lourd, il pèse comme un couvercle ; se propulser d'exercice en débat, trouvant un providentiel et réjouissant appui auprès de tel étudiant sexagénaire, profitant de sa retraite de colonel de l'armée britannique pour venir me proposer l'emploi de l'imparfait du subjonctif dans la phrase qui nous occupe — et qui le conjugue presque parfaitement. L'affection qui se développe trop rapidement pour tel autre fresher, manipulant avec une oscillante habileté des formules recherchées, alambiquées, affectées en certaines occasions — le petit bijou parmi des copies au sérieux et à la rigueur inégaux, l'agréable surprise que l'on prend coutume de se reserver pour la fin, ce toujours laborieux achèvement des corrections répétitives et parfois à peine lues par des étudiants différement impliqués. Tableau archétypal à proximité variable de la réalité, tandis que subsiste une constante alors que le temps s'écoule paisiblement — le bonheur d'être saltimbanque en équilibre incertain, sur un fil tendu d'un semestre à l'autre, presque sans filet de sécurité — la décharge sucrée d'adrénaline qui réchauffe le corps comme une tiède cuillérée de miel épais — ce sentiment grisant de porter les auditeurs sur ses épaules au-dessus du vide. Le poids de la responsabilité allégé par le sens aigu de l'utile. Where I belong. Un des élèves auquel j'ai dispensé des cours particuliers l'an dernier, dans l'optique de la préparation de l'épreuve d'anglais d'un concours d'entrée en école de commerce, m'a témoigné il y a peu sa reconnaissance pour les fruits portés — sa réussite m'est étrangère ; néanmoins le sentiment d'avoir participé, d'être moi-même un acteur, quelque soit son degré de réalité, s'impose hors toute résistance. La célébration d'un succès est le moment le plus savoureux de cette relation singulière qui se tisse entre ces clients — consommateurs payant le savoir au prix fort de trois mille deux cent vingt-cinq livres par an "susceptibles d'augmenter dans les prochaines années en s'indexant sur l'inflation en accord avec la politique du gouvernement" — et le détenteur de ce bien immatériel qu'ils attendent de recevoir, non sans une certaine gratitude polie — la porte se referme rarement sans que résonne dans la salle qui se vide, perçant le tumulte sourd des bloc-notes tassés dans les besaces et sac à dos, des remerciements en direction du singe savant qui vient d'achever son numéro. L'éducation n'est pas un dû — ne sauront que ceux qui le pourront — sans doute en ont-ils une conscience exaspérée. Autumn term, week 7 — les volumes s'empilent sur ma table de chevet non encore ornée de sa pourtant si nécessaire et cruellement absente lampe. Je dévore avec avidité page après page après page les élucubrations inutiles et indispensables de formidables illuminés — la vie en perspective, l'expérience particulière élargie aux dimensions de l'univers — Langlois et son explosive pipe dans le voisinage de Manosque — et la plume seule responsable, et les mots, et le génie. La langue exsangue de cette verve explosive, Céline trop fatigué pour chercher une justification a priori inacceptable — un pardon inconcevable pour qui ne le réclame ; et cette expérience extrapolée au fil d'une syntaxe erratique, bouc émissaire fantasmé — dernière forme d'existence permise, de signification — d'appartenance ? La saveur d'un style — la dangereuse singularité qui bouleverse les principes et les habitudes des inévitables et polis détracteurs n'osant s'y risquer de peur de s'y lire — humain, trop humain.

Laying with lions to hide my grief

La faune que l'on croise de nuit, dans les rues de Reading, longtemps après la fermeture des magasins — mais longtemps avant la fermeture des pubs, précisément — n'a finalement pas grand-chose à envier à sa contrepartie outremanchée. Quiconque a déjà posé le pied au terminus anglophone de l'Eurostar l'admettra sans doute — l'unanimité ne culminant certes pas en vérité — la jeunesse anglaise, en particulier la gente féminine, n'a pas froid aux yeux, aux genoux, aux cuisses ; est-ce l'habitude des températures hivernales au mois d'octobre ; est-ce le prix du mètre carré de tissu plaçant hors de portée de la bourse d'étudiantes déjà bien grevée des frais de scolarité sus-mentionnés l'achat de vêtements supplémentaires ; est-ce l'inexistance de cette crainte répandue dans nos vertes contrées, cette retenue contrainte qui rallonge les jupes et remonte les décolletés, ces insultes minaudées par le mâle en quête de confiance en soi au détriment de créatures prétendûment en situation de faiblesse ? Si le cliché consiste en une extrapolation de cet habitus vestimentaire parfois constaté chez certaines demoiselles à l'ensemble hétéroclite paresseusement regroupé sous le terme d'adolescent — abus perpétuel de langage redoublé pour l'occasion ; il serait néanmoins erroné, mensonger, coupable d'omettre de remarquer leur présence en cohortes nettement plus fréquentes qu'en France. Ces secrets ne sont cependant pas les seuls que la belle cité garde en son sein — downtown, Wednesday night, c'est aussi cette énorme punk aux relents de mauvaise bière, qui se redresse, les cheveux en bataille, et entreprend d'à nouveau ceindre son gigantesque et charnu séant de la pièce de jean kaki qui lui tient lieu de pantalon — ses cuisses ne sont pas, à l'instar des individus évoquées ci-avant, découvertes — tandis que devant le Starbucks Coffee de Queen Victoria Street, entre les pieds de son acolyte riant aux éclats aux grognements qu'elle éructe en procédant à son pénible rhabillement, s'écoule un filet d'urine. Ce n'est pas l'accordéoniste qui l'accompagne — son visage m'est désormais connu et je suis à même de le repérer à distance lorsque de jour, à une heure décente à laquelle le soleil brille encore — à laquelle les nuages grisaillent encore — j'entreprends une promenade en centre-ville, craignant à chaque croisement un nouvel assaut de ma stakhanoviste du thé à une livre quatre-vingt dix. Image qui prendrait volontiers une révolutionnaire portée, si un photographe consentait à la draper des atours quichottesque d'un combat pour un autre monde — symbolisme trop évident, encre qui coule à flot, exposition et livres d'histoire — interprétation délirante qui dépose les armes face à la pathétique simplicité de la scène ; situation signifiante uniquement à travers les excès qu'elle éveille et dont elle témoigne — au-delà des mots, imparfaits auxiliaires — les seuls à disposition. Dans la rue adjacente, c'est un père de famille — visage buriné et coiffure grisonnante — qui chaloupe sa démarche d'un trottoir le suivant ; il me dévisage au passage d'un oeil vitreux où brillent les pintes surnuméraires dont un pub bienveillant aura allégé ses économies — peut-être est-ce le vent, dont les bourrasques violentes renfrognent les mines et haussent les épaules, qui fait son pas hésitant. Mais bientôt, Deja Vu — double Southern Comfort.

The past still h(a)unts you

Je pensais avoir suffisamment donné pour éviter d'avoir à nouveau à subir cette distance — comme une injection préventive, un vaccin qui excite la production d'anticorps et se rappelle constamment, discrètement, à la mémoire ; un souvenir trop proche pour être déjà assimilé et apprécié — une lanterne de l'expérience. A défaut, c'est la flamme vacillante d'une bougie épaisse, bien entamée, éclairant ma page se bleuissant progressivement à mesure que ma plume glisse, souple et légère et gracieuse, traçant les lettres de mon écriture irrégulière et hâtive et penchée vers la fin de la ligne — le haut de chaque graphème entrainant la totalité de chaque mot avec lui dans une course perdue d'avance contre l'imagination, contre la mystérieuse et trop rapide production des idées confuses qui commandent à ma main. Je reste attaché — anachronique ? — à cet éprouvant processus chronophage de la feuille et de l'encre ; le clavier glace cet amour de la digression — de l'élaboration — du lent mûrissement de la phrase qui une fois apparue clairement à l'esprit jaillit sur le papier — il trahit mon propos, si ténu, si trivial, si prétexte soit-il. La bougie brûle au centre d'un des guéridons ornant l'évident Deja Vu — encore, seul cette fois, je m'y suis rendu pour assister à une soirée musicale — Open Mic, le mercredi soir, un succès hebdomadaire à première vue ; le tumulte des discussions couvre parfois les voix nasillardes et pas toujours bien assurées de la relève Gallagher. Certains interprètes surprennent toutefois — ce trentenaire équipé d'une guitare bricolée artisanalement — Dieu sait comment — qui raconte de drôles d'histoires avec un fort accent londonien. No one leaves the dining room until they count to three, la voix marquant une progression quasi chromatique qui accroche l'oreille et frotte et griffe — une tentative presque jazz dont je ne saurais jamais la part de préméditation. D'une soirée l'autre — d'un canapé l'autre — à l'aise dans le confortable duvet sonore offert par les conversations qui m'enveloppent, m'oublient et m'abandonnent, je fais courte abstraction de cette absence — lieu commun de l'être aimé. Peut-être suis-je encore trop attaché, malgré tout — la culpabilité dostoievskienne, la paranoïa célinienne, l'émancipation nietzschéenne à peine assumée et sur la voie ô combien lente — une vie entière — de la réalisation — à ce qui me reste d'hétéronomie ; indécidable, inconsolable, lamentant le passage nécessaire et difficile à la vie — à la pensée — à l'être adulte. J'ai retardé l'envol, repoussé l'échéance solitaire, le face à face inévitable de soi avec soi évaporé dans la quête et le maintien insatiable de compagnies, d'espoir chimériques pourtant, en ultime ressort, insatisfaisants et réduits à néant ; et il me faut poursuivre l'infanticide qui ouvre les portes de la responsabilité. Le regard rétrospectif est toujours riche d'enseignements ; justesse des choix, compréhension des comportements, appréhension des situations — rien n'est tout à fait dû au hasard — révélation en rien surprenante et en tout effrayante ; mais le chemin déjà parcouru depuis les emportements estivaux et irraisonnés jette une lumière apaisante sur le quotidien. La route est encore longue ; c'est un apprentissage pour lequel il me fallait bien un bouleversement à ce point radical du décor et des figures qui le peuplent. Les vestiges et leurs fantômes me sont trop pénibles à l'heure actuelle — pardon pour cette distance et ce silence — salutaires !

J'appréhende déjà le tout premier retour ; et pourtant, de concert, j'enthousiasme vos bras.

En particulier les tiens.


Music : Radiohead [Amnesiac] ~ Life in a glass house

06 novembre 2009

Mauvaises herbes

Little boxes on the hillside

L'hiver approche. Petit à petit, le jour se couche plus tôt ; il est désormais fréquent que je quitte l'
University of Reading à la nuit tombée, ou tombante — je me lève en revanche rarement avant le soleil — on ne se refait pas. La ville commence à m'être familière ; je retrouve désormais mon chemin sans encombres, je reconnais même certains visages le punk accordéoniste que j'ai pu te désigner. Sur le chemin du centre, King Street dans l'enchaînement de King's Road, j'attends presque la visite régulière d'une mendiante au discours bien rodé ; je pourrais la remplacer, tant son rôle m'est désormais connu. Excuse me, I don't mean to be rude, but could you give me a pound ninety to have a tea please ? Le thé coûte moins d'une livre dans tous les établissements servant des boissons chaudes en ville ; une fois la nuit tombée, le regard interloqué qu'envoie le barman et son collègue et les clients accoudés lorsque que l'on commande un breuvage non alcoolisé que la date de naissance inscrite sur l'ID invariablement réclamée permettrait pourtant d'apprécier décourage l'amateur d'infusions. Une fois sur deux, je lui tends une livre ; jeudi soir, elle m'a presque tancée de ne rien avoir pour elle. "Look, I'm not gonna give you money each time I'm coming to town." "You're not giving me something each time !" "Well, I already did last week." "That's not each time, I see you everyday, mate." Fort accent londonien de rigueur, qui évoque la délicieuse Audrey Hepburn de My Fair Lady, qui évoque la délicieuse traversée de Reading à ton bras. Le charme du conte de fées en moins. Elle tourne les talons. Je n'ai de toute façon pas de temps à perdre à lui répliquer qu'il m'étonnerait bien que je sois tous les jours sur son chemin et que je ne suis pas son mate et que ce n'est pas ainsi que l'on entretient une clientèle next time. Je suis qui plus est attendu au Deja Vu, un club qui accueille des concerts blues/jazz tous les jeudis, cocktails à trois livres, fauteuils cosy, ambiance tamisée, et gammes pentatoniques ; j'y retrouve mes collègues lectrices pour la seconde fois en quinze jours — le groupe que l'on y écoute illustre le patronyme du pub. Je reconnais quelques morceaux au cours de ce qui semble n'être qu'un immense bœuf autour de cadences I-IV-V éculées, de plans pentatoniques prévisibles, de break de batteries attendus blues, vous disais-je. Confortablement enfoncé dans un sofa en simili-cuir, la tête dodelinant au rythme du Voodoo Chile (Slight Return) de Jimi Hendrix, un double Southern Comfort posé sur la table basse, je cueille le jour — la soirée — l'instant. A la fin du set, alors que l'heure de fermeture approche — minuit ! — et que les serveurs commencent à ranger les verres, vider les poubelles, refermer les bouteilles, le chanteur lance un appel à aux autres musiciens présents dans la salle, volontaires pour venir improviser avec son trio. Stevie Ray Vaughan est à l'honneur alors que monte sur scène un grand gaillard dégingandé ; pas d'instrument en vue depuis notre table, quelque peu à l'écart dans le bar — jusqu'à sa première intervention solo : l'individu est équipé... d'un kazoo. La traditionnelle séance de question-réponse qui accompagne toute improvisation digne de ce nom entre la guitare et l'instrument rapporté prend des allures de scène loufoque, de concert burlesque où les rires bienveillants s'élèvent à mesure que l'invité fait montre de sa dextérité — jusqu'à une certaine hauteur, évidemment. L'essentiel est là le fun, le plaisir de créer ensemble, de partager avec un public cet éphémère et indescriptible et magique processus où l'air se charge de vibrations acoustiques comme venues de nulle part et que le musicien serait bien peine de devoir expliciter. Music.

And they all look just the same.

Il est une habitude surprenante pour le continental épris de dépaysement qui se risque pour une durée déraisonnable de ce côté-ci de la Manche : celle du décalage horaire. Pas cet intervalle objectif
voulu par l'entrelacement des fuseaux ; Londres, presque capitale mondiale — universelle ! — de l'aiguille qui tourne, inexorable ; observation mathématique dont l'intérêt prend fin une fois constaté que je vous parle depuis le passé et que le voyage à rebours revêt des atours de quête absurde de précieuses minutes de vie, de temps gagné sur le temps, sur l'âge, sur l'horloge qui sonne le glas inexorable de cette revanche dérisoire. Non, c'est ce décalage humain, individuel, sociétal que l'on observe et qui s'avère nettement plus marquant — les couloirs vides du HumSS building passé five p.m. ; les portes closes des magasins sur Broad Street passé five thirty ; les tables servies des restaurants passé quarter to five. C'est souvent l'heure à laquelle, en dehors des jours de travail, j'émerge de ma confortable chambre en quête d'un peu d'air, de la compagnie bruyante de la clientèle d'un pub, des quelques vivres que mes bras me permettent de transporter — l'absence d'infrastructure de transport personnel excluant tout ravitaillement gargantuesque et raréfié. La nuit est désormais toujours tombée, le sol est désormais toujours humide — les averses sont quotidiennes — et le vent gifle désormais toujours sèchement les pommettes. Aujourd'hui encore, c'est ainsi que j'esquisse, installé dans le fauteuil douillet — dans le confort standardisé et rassurant d'un café franchisé — marchant rapidement à contre-courant des autochtones regagnant leurs pénates, s'éloignant du centre à mesure que j'y mène mes pas, les bras parfois alourdis de sacs en plastique orange se balançant au gré de leur cheminement. Les free houses seules projettent sur le pavé l'ombre de leurs croisées, éclairant la valise d'étudiants rentrant de week-end, en route vers leur chez-eux des jours ouvrables. C'est un singulier phénomène que de confronter le rythme encore estival que je conserve lorsque le devoir ne m'appelle pas sur le campus avec celui adopté par les boutiques anglaises — je flâne à la rencontre de leurs rideaux qui s'abaissent — face à face se muant presque en ballet urbain, relecture en négatif de cet épisode du chef-d'œuvre de Walt Disney illustrant un scherzo de Paul Dukas — lui-même illustrant un poème de Goethe L'Apprenti Sorcier. En rêve, un Mickey dévoré par son hybris commande aux étoiles et aux flots, fait briller les cieux à sa guise, fait s'élever les vagues jusqu'au sommet du pic sur lequel il est juché ; à notre passage, les vitrines s'assombrissent et se replient derrière les grilles metalliques. Le charme de cet incident ne réside sans doute pas dans son déroulement — rien que de très banal, de très extrapolé, de très poétiquement remodelé pour que le récit étincelle, pareil à l'instant vécu ; et le temps n'a de prix que celui qu'on accorde à ces êtres avec nous spectateurs de son cours.

There's doctors, and lawyers, and business executives.

Il faut aimer la foule
— ces rues-là ne désemplissent pas. Il faut aimer le français — ces rues-là attirent les oiseaux de passage. Il faut aimer marchander — ces rues-là impriment leur tarifs sur le front du client. Camden. Un boulveard déjà parcouru, et la plongée dans le dédale de boutiques adossées les unes aux autres, cabanes préfabriquées de bois ou de plastique, aux murs recouverts d'objets en tout genres, inattendus et insignifiants ; commerces interlopes tolérés sous des arcades mal éclairées ; disquaires litéralement underground regorgeant de trésors improbables. Un melting-pot culinaire mexicano-sino-italo-indien et son inévitable acolyte tout d'huile vêtu — le fish'n'chips et les sièges en forme de scooters en rang d'oignon, encombrés de files d'attentes poches fumantes et odorantes à la main, à l'affut du moindre mouvement pour pouvoir profiter du privilège de déguster ces mets raffinés en contemplant le canal en contrebas. Sa bordure pavée nous suffit ; le flacon importait peu pendant ces trop courtes journées. Puis le bus — second étage, évidemment — et à nouveau la foule, d'un autre genre, ou peut-être pas ; à nouveau les labyrinthiques enseignes quoique plus cossues sur plusieurs étages — les façades étincelantes se parant déjà de décorations célébrant Christmas et ses carols. Ombre et lumière Oxford Street éblouit ; les yeux scintillent. L'itinéraire est prévisible ; c'est en connaissance de cause que je nous engouffre dans cette artère évidente — débuts hésitants en territoire nouveau qu'il faut apprendre à apprivoiser. On repasse forcément par les routes connues quand on entame un nouveau périple ; on trébuche aux premiers obstacles, on monte à bord du mauvais bus, on s'égare et on fait demi-tour. A la découverte enthousiaste font inévitablement suite les doutes et les regrets — c'est le prix à payer pour l'expatrié ; le heurt de la démarche, l'incertitude de la destination, l'inexistance de l'itinéraire — solitude du coureur de fond qui abandonne Saint Pancras International Railroad Station et rallie derechef ces quartiers. Ombre et lumière Oxford Street aveugle ; les joues scintillent.



Je me terrifie. Deux lettres terribles qui remuent ciel et terre et que la plume craint plus que tout. Il se déguise, se maquille et danse une ronde effrénée pour ne pas se dévoiler il orchestre et il exécute et sans doute il manque son but. Les failles de son verbe et de sa verve le font trop en dire pas assez et dans ce brumeux entre-deux on ne s'aperçoit que de l'imperfection de la ruse et du discours.


Fi.


J'ai toujours eu une peur panique du départ, du mien, du tien, du vôtre nullement métaphorique la soustraction de l'entité qui déséquilibre l'espace construit plus ou moins lentement, plus ou moins patiemment, en harmonie avec soi. Ces quelques jours ont bâti sans précautions sur leur lancée une pièce nouvelle à cet édifice en chantier depuis plusieurs mois au mépris de toute bienséance ; les meubles viendront progressivement si on se donne le temps. Le départ est toujours brusque, prend toujours le quotidien par surprise ; il perd son appui, claudique, s'affaisse et grimace précaire. Je ne sais pas dire le bonheur de cette visite sans efforts et sans paroles et sans excès, la simplicité de son existence, le naturel de son déroulement, son emprise sur les lieux et les objets et les rituels. Tu as laissé ton empreinte dans le canapé ton odeur sur l'oreiller et il faudra venir les reprendre.



Music ~ Mussorgky & Ravel [Tableaux d'une exposition]