06 novembre 2009

Mauvaises herbes

Little boxes on the hillside

L'hiver approche. Petit à petit, le jour se couche plus tôt ; il est désormais fréquent que je quitte l'
University of Reading à la nuit tombée, ou tombante — je me lève en revanche rarement avant le soleil — on ne se refait pas. La ville commence à m'être familière ; je retrouve désormais mon chemin sans encombres, je reconnais même certains visages le punk accordéoniste que j'ai pu te désigner. Sur le chemin du centre, King Street dans l'enchaînement de King's Road, j'attends presque la visite régulière d'une mendiante au discours bien rodé ; je pourrais la remplacer, tant son rôle m'est désormais connu. Excuse me, I don't mean to be rude, but could you give me a pound ninety to have a tea please ? Le thé coûte moins d'une livre dans tous les établissements servant des boissons chaudes en ville ; une fois la nuit tombée, le regard interloqué qu'envoie le barman et son collègue et les clients accoudés lorsque que l'on commande un breuvage non alcoolisé que la date de naissance inscrite sur l'ID invariablement réclamée permettrait pourtant d'apprécier décourage l'amateur d'infusions. Une fois sur deux, je lui tends une livre ; jeudi soir, elle m'a presque tancée de ne rien avoir pour elle. "Look, I'm not gonna give you money each time I'm coming to town." "You're not giving me something each time !" "Well, I already did last week." "That's not each time, I see you everyday, mate." Fort accent londonien de rigueur, qui évoque la délicieuse Audrey Hepburn de My Fair Lady, qui évoque la délicieuse traversée de Reading à ton bras. Le charme du conte de fées en moins. Elle tourne les talons. Je n'ai de toute façon pas de temps à perdre à lui répliquer qu'il m'étonnerait bien que je sois tous les jours sur son chemin et que je ne suis pas son mate et que ce n'est pas ainsi que l'on entretient une clientèle next time. Je suis qui plus est attendu au Deja Vu, un club qui accueille des concerts blues/jazz tous les jeudis, cocktails à trois livres, fauteuils cosy, ambiance tamisée, et gammes pentatoniques ; j'y retrouve mes collègues lectrices pour la seconde fois en quinze jours — le groupe que l'on y écoute illustre le patronyme du pub. Je reconnais quelques morceaux au cours de ce qui semble n'être qu'un immense bœuf autour de cadences I-IV-V éculées, de plans pentatoniques prévisibles, de break de batteries attendus blues, vous disais-je. Confortablement enfoncé dans un sofa en simili-cuir, la tête dodelinant au rythme du Voodoo Chile (Slight Return) de Jimi Hendrix, un double Southern Comfort posé sur la table basse, je cueille le jour — la soirée — l'instant. A la fin du set, alors que l'heure de fermeture approche — minuit ! — et que les serveurs commencent à ranger les verres, vider les poubelles, refermer les bouteilles, le chanteur lance un appel à aux autres musiciens présents dans la salle, volontaires pour venir improviser avec son trio. Stevie Ray Vaughan est à l'honneur alors que monte sur scène un grand gaillard dégingandé ; pas d'instrument en vue depuis notre table, quelque peu à l'écart dans le bar — jusqu'à sa première intervention solo : l'individu est équipé... d'un kazoo. La traditionnelle séance de question-réponse qui accompagne toute improvisation digne de ce nom entre la guitare et l'instrument rapporté prend des allures de scène loufoque, de concert burlesque où les rires bienveillants s'élèvent à mesure que l'invité fait montre de sa dextérité — jusqu'à une certaine hauteur, évidemment. L'essentiel est là le fun, le plaisir de créer ensemble, de partager avec un public cet éphémère et indescriptible et magique processus où l'air se charge de vibrations acoustiques comme venues de nulle part et que le musicien serait bien peine de devoir expliciter. Music.

And they all look just the same.

Il est une habitude surprenante pour le continental épris de dépaysement qui se risque pour une durée déraisonnable de ce côté-ci de la Manche : celle du décalage horaire. Pas cet intervalle objectif
voulu par l'entrelacement des fuseaux ; Londres, presque capitale mondiale — universelle ! — de l'aiguille qui tourne, inexorable ; observation mathématique dont l'intérêt prend fin une fois constaté que je vous parle depuis le passé et que le voyage à rebours revêt des atours de quête absurde de précieuses minutes de vie, de temps gagné sur le temps, sur l'âge, sur l'horloge qui sonne le glas inexorable de cette revanche dérisoire. Non, c'est ce décalage humain, individuel, sociétal que l'on observe et qui s'avère nettement plus marquant — les couloirs vides du HumSS building passé five p.m. ; les portes closes des magasins sur Broad Street passé five thirty ; les tables servies des restaurants passé quarter to five. C'est souvent l'heure à laquelle, en dehors des jours de travail, j'émerge de ma confortable chambre en quête d'un peu d'air, de la compagnie bruyante de la clientèle d'un pub, des quelques vivres que mes bras me permettent de transporter — l'absence d'infrastructure de transport personnel excluant tout ravitaillement gargantuesque et raréfié. La nuit est désormais toujours tombée, le sol est désormais toujours humide — les averses sont quotidiennes — et le vent gifle désormais toujours sèchement les pommettes. Aujourd'hui encore, c'est ainsi que j'esquisse, installé dans le fauteuil douillet — dans le confort standardisé et rassurant d'un café franchisé — marchant rapidement à contre-courant des autochtones regagnant leurs pénates, s'éloignant du centre à mesure que j'y mène mes pas, les bras parfois alourdis de sacs en plastique orange se balançant au gré de leur cheminement. Les free houses seules projettent sur le pavé l'ombre de leurs croisées, éclairant la valise d'étudiants rentrant de week-end, en route vers leur chez-eux des jours ouvrables. C'est un singulier phénomène que de confronter le rythme encore estival que je conserve lorsque le devoir ne m'appelle pas sur le campus avec celui adopté par les boutiques anglaises — je flâne à la rencontre de leurs rideaux qui s'abaissent — face à face se muant presque en ballet urbain, relecture en négatif de cet épisode du chef-d'œuvre de Walt Disney illustrant un scherzo de Paul Dukas — lui-même illustrant un poème de Goethe L'Apprenti Sorcier. En rêve, un Mickey dévoré par son hybris commande aux étoiles et aux flots, fait briller les cieux à sa guise, fait s'élever les vagues jusqu'au sommet du pic sur lequel il est juché ; à notre passage, les vitrines s'assombrissent et se replient derrière les grilles metalliques. Le charme de cet incident ne réside sans doute pas dans son déroulement — rien que de très banal, de très extrapolé, de très poétiquement remodelé pour que le récit étincelle, pareil à l'instant vécu ; et le temps n'a de prix que celui qu'on accorde à ces êtres avec nous spectateurs de son cours.

There's doctors, and lawyers, and business executives.

Il faut aimer la foule
— ces rues-là ne désemplissent pas. Il faut aimer le français — ces rues-là attirent les oiseaux de passage. Il faut aimer marchander — ces rues-là impriment leur tarifs sur le front du client. Camden. Un boulveard déjà parcouru, et la plongée dans le dédale de boutiques adossées les unes aux autres, cabanes préfabriquées de bois ou de plastique, aux murs recouverts d'objets en tout genres, inattendus et insignifiants ; commerces interlopes tolérés sous des arcades mal éclairées ; disquaires litéralement underground regorgeant de trésors improbables. Un melting-pot culinaire mexicano-sino-italo-indien et son inévitable acolyte tout d'huile vêtu — le fish'n'chips et les sièges en forme de scooters en rang d'oignon, encombrés de files d'attentes poches fumantes et odorantes à la main, à l'affut du moindre mouvement pour pouvoir profiter du privilège de déguster ces mets raffinés en contemplant le canal en contrebas. Sa bordure pavée nous suffit ; le flacon importait peu pendant ces trop courtes journées. Puis le bus — second étage, évidemment — et à nouveau la foule, d'un autre genre, ou peut-être pas ; à nouveau les labyrinthiques enseignes quoique plus cossues sur plusieurs étages — les façades étincelantes se parant déjà de décorations célébrant Christmas et ses carols. Ombre et lumière Oxford Street éblouit ; les yeux scintillent. L'itinéraire est prévisible ; c'est en connaissance de cause que je nous engouffre dans cette artère évidente — débuts hésitants en territoire nouveau qu'il faut apprendre à apprivoiser. On repasse forcément par les routes connues quand on entame un nouveau périple ; on trébuche aux premiers obstacles, on monte à bord du mauvais bus, on s'égare et on fait demi-tour. A la découverte enthousiaste font inévitablement suite les doutes et les regrets — c'est le prix à payer pour l'expatrié ; le heurt de la démarche, l'incertitude de la destination, l'inexistance de l'itinéraire — solitude du coureur de fond qui abandonne Saint Pancras International Railroad Station et rallie derechef ces quartiers. Ombre et lumière Oxford Street aveugle ; les joues scintillent.



Je me terrifie. Deux lettres terribles qui remuent ciel et terre et que la plume craint plus que tout. Il se déguise, se maquille et danse une ronde effrénée pour ne pas se dévoiler il orchestre et il exécute et sans doute il manque son but. Les failles de son verbe et de sa verve le font trop en dire pas assez et dans ce brumeux entre-deux on ne s'aperçoit que de l'imperfection de la ruse et du discours.


Fi.


J'ai toujours eu une peur panique du départ, du mien, du tien, du vôtre nullement métaphorique la soustraction de l'entité qui déséquilibre l'espace construit plus ou moins lentement, plus ou moins patiemment, en harmonie avec soi. Ces quelques jours ont bâti sans précautions sur leur lancée une pièce nouvelle à cet édifice en chantier depuis plusieurs mois au mépris de toute bienséance ; les meubles viendront progressivement si on se donne le temps. Le départ est toujours brusque, prend toujours le quotidien par surprise ; il perd son appui, claudique, s'affaisse et grimace précaire. Je ne sais pas dire le bonheur de cette visite sans efforts et sans paroles et sans excès, la simplicité de son existence, le naturel de son déroulement, son emprise sur les lieux et les objets et les rituels. Tu as laissé ton empreinte dans le canapé ton odeur sur l'oreiller et il faudra venir les reprendre.



Music ~ Mussorgky & Ravel [Tableaux d'une exposition]

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