The path of the righteous men
La Tamise traverse Reading de part en part — juste derrière la gare, à l'orée du centre-ville, où d'innombrables boutiques couleur brique cèdent poliment leur place à chaque flanc du piéton à d'innombrables maisons couleur brique — from Central Reading to Caversham through George Street. Le regard que l'on jette du pont surplombe deux parcs qui suivent le cours alangui du fleuve ; des saules plantés en bordure de berge se penchent au-dessus de l'onde pour y admirer la fraîcheur de leur teint, l'élégance de leur chevelure, la verdeur encore estivale de leur pointes ; ces Narcisses pleurent déjà la beauté bientôt perdue — l'hiver bientôt venu — sur l'épaule d'un cygne noir qui se plaît à flâner à la surface étincelante des flots. Si l'on s'enfonce dans le parc situé à la droite du pont, le contact avec la ville et ses rugissements mécaniques et son affairement ordinaire se perd rapidement — les chemins à peine balisés tracent un itinéraire fantasque qui serpente entre les collines verdoyantes —quelques maisons presque en bois évoquent la plus picturesque des atmosphères. La ville respire — qui tend l'oreille peut entendre son cœur battre avec quiétude — dans les allées ne déambulent que les oisifs, parfaitement paresseux, délicieusement inutiles. Le fleuve suit son lit jusqu'à Londres — il est la caution de l'intitulé de ces chroniques — le destinataire du présent billet ; the river Thames, presque la rivière James, interlocuteur fantasmé de poète en mal d'inspiration, de philosophe en mal de méditation.
They call it Le Big Mac.
Il fait encore doux, en ces derniers jours d'été — premiers jours d'automne — peu importe ; et j'aime à parcourir avec nonchalance les rues me menant au centre, portant mes regards à l'entour, avide de ces détails qui font de l'Angleterre une terre si singulière — si singulièrement attachante. Le Royal Chesse (re)devient un Quarter Pounder ; on ne trouve pas plus de mayonnaise que de bière dans les MacDonald's ; la baguette est forcément French. Acheter de la vaisselle se mue en un acte hautement suspect passible de poursuite. "How old arrre you ?" "Twen'y-one. Wanna see my ID ?" "Yeah, I don't bilieve you." Je m'exécute. "For a couple o' forks ?""It's the lo". Plus tard, dans une autre magasin, j'aurai effectivement le loisir de constater qu'il est strictement interdit de vendre des couteaux et autres objets contondants aux mineurs de moins de dix-huit ans. L'Angleterre lutte contre le terrorisme infantile — la croisade contre le crime organisé par leurs chères têtes blondes ne connaît pas de limites —dormez en paix, citoyens, la municipalité veille à ce que vos enfants ne sortent pas armés du droit chemin. Souriez, vous êtes filmés. Dans Broad Street, j'ai été abordé par un jeune noir, qui voulait me vendre son disque — sweat-shirt trop long, jean trop grand, chaussures trop brillantes. "Wanna buy that CD ? Sixteen killer tracks, only four pounds, it's not even a pound a song, did it myself with my crew, committed lyrics man, the best shit." "I'm not really into rap music y'know." "Doesn't matter, there's also electro, and we got some acoustic songs, there must be somethin' for ya." Après quelques minutes de parlementation, il me laisse filer, bredouille ; harponne un autre client potentiel, renouvelle la déclamation théâtrale des mérites de sa musique indépendante — "y'a de l'electro, et on a même des morceaux acoustiques, mec." Le représentant en produit culturel continue son marathon — au pays du Radiohead gratuit, le disque se vend à la criée.
Pot bellies are sexy.
Que dire, enfin, de la joie exquise de n'entendre autour de moi que la langue de Shakespeare ? J'ai à cet effet abandonné la musique qui d'ordinaire enveloppe chacun de mes déplacements dans un brouillard cotonneux — ce sarcophage de sons familiers, d'émotions brutes, façonnées dans l'autarcie de mon tribunal intérieur — protection illusoire contre un vie dont j'affecte de mépriser la médiocrité. J'avance désormais au milieu d'un kaléidoscope duquel je suis aux aguets ; atteint avec bonheur par les inflexions caressantes de la prononciation, par cette accentuation suave qui donne aux mots le lustre de l'or blanc — la finesse et la simplicité de son scintillement, la discrétion du bijou porté sous le vêtement, chéri plus que tout autre et pourtant maintenu timidement contre soi. En France, cette retenue n'est l'apanage que de ceux qui savent d'expérience accorder aux paroles l'attention et le soin indispensable — elle semble ici également partagée entre tous.
I love you Honey Bunny.
L'émerveillement originel ne durera sans doute qu'un temps — l'indicible saveur de la passion est à ce prix ; la cristallisation du fugace sentiment amoureux viendra peut-être avec l'hiver — peut-être pas. Ou peut-être encore ceci n'est-il que l'aboutissement, que l'ultime étape d'un voyage entrepris longtemps auparavant. C'est en vain que j'interroge James à ce sujet — forget your questions ! — il n'a d'autre mot à la bouche.
Music : Radiohead ~ [Ok Computer] Lucky
27 septembre 2009
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Assis au bord de la Tamise, avec une bouteille de blanc ou d'autre dans la main, les étoiles dans les yeux, les yeux dans les yeux.
RépondreSupprimerUn de ces jours, bientôt.
<3