The exquisite art of forgetting
Le temps s'écoule à une vitesse effrayante — les cours sont terminés, les examens passés, le retour se rapproche. Il n'est pas de journée que quelque événement ne retienne l'attention ; consciencieusement je prends note et compile et entasse de petits morceaux d'insignifiance dont je ne tirerai pas grand-chose. Sinon une relecture d'autant plus attendrie que le nombre de jours me séparant de l'expérience vécue est élevé ; c'est ainsi que je trébuche sur des mots griffonnés dans les allées du Louvres : Caravage et Poussin, David et Géricault, mobilier Thiers et ornements Second Empire. Le séjour à Paris de quelques maigres jours — systématiquement trop courts — ponctué des tableaux de l'immense musée. Turner et les maîtres. J'ai complété ma découverte à la Tate Britain et balbutié une appréciation de l'oeuvre délicieuse de ce véritable peintre de la vie moderne — le trait rapide et imprécis, les couleurs rougeoyantes, le siècle du tournant révolutionnaire technique qui s'anime et jaillit hors de la toile, embrasse le spectateur et fouette ses sens. Son proto-impressionnisme bouleverse la vérité et exprime ce que la précision réaliste comprime. Me voilà passionné. Au-dehors du Grand Palais, je m'émerveille comme un touriste qui découvre la ville — j'ai toujours les yeux d'une nouveauté enfantine lorsque je déambule dans Paris. La longue perspective offerte par les Champs, le trottoir bordé de marronniers et couvert de gravier blanc, évoque les romans du début du siècle dernier ; je vois Marcel et Odette Swann en promenade dominicale, les yeux écarquillés de l'adolescent qui discerne la Beauté incarnée à son flanc. Je me détourne alors de l'itinéraire rectiligne et emprunte le majestueux pont Alexandre III ; Paris - 1897 lit celui qui promène le regard et oublie son dessein ; tout au fond de la Seine grise s'élève la Tour Eiffel. Je suis pris à la gorge et rit de mon transport, romantisme de gare qui sied mal au philosophe mais tellement au rêveur. L'avenue du maréchal Gallieni mène alors d'un seul trait aux Invalides où des pandores battent distraitement le pavé. Instinctivement, presque, je ralentis au moment de pénétrer sur l'esplanade, retardant l'échéance, prolongeant le moment qu'une mathématique relative étrécit face aux heures de métro ; puis je lève la tête et observe, observe, observe, déchiffre les inscriptions sur les pierres, détaille les cadrans solaires, compte les arcades, m'emplit les yeux jusqu'aux larmes de cette capitale chérie. Sub luce gaudent, sub umbra quiescunt peut-on lire au-dessus de la colossale voûté par laquelle j'ai pénétré dans l'enceinte. Ils se réjouissent à la lumière, se reposent l'obscurité venue. Si seulement.
J'avais dans un coin de ma tête le projet de parler du printemps — des arbres qui fleurissent le long d'Alexandra Road et parfument agréablement mes allées et venues à visée universitaire ; de la glycine suspendue aux lourdes grilles en fer forgé de Forbury Park rosissant de plaisir sous la caresse du ciel sans nuages ; des pelouses se vêtant d'étudiants dévêtus entre deux examens. Les journées s'allongent et c'est avec joie que je me surprends à quitter le bureau sous la douce lumière des ultimes rayons — les premiers ne réchauffent que rarement mon réveil. Les rues de Reading brillent d'un éclat terni, prises de court par le retour subit de la clarté d'or et d'azur ; encore vêtues de leur robe hivernale, elles clignent des fenêtres, éblouies ; l'ombre projetée au sol ne rafraîchit pas assez. Chaleur intempestive : c'est l'été, qu'il faudrait évoquer, qui vole la vedette à la saison des bourgeons et laisse coi le benoît caloriphobe. Je ne suis, je répète, rien qu'un oiseau de nuit ; le rythme dévolu aux périodes estivales en impose désormais à mes sens et contraint mon esprit — fatigue et langueur diurne, zénith au crépuscule. Le jour n'existe plus, l'obscurité emplit plus du tiers de mon temps ; distorsion temporelle que je dois à la nature et qui me soustrait davantage au commerce des semblables. Fatalité biologique accentuée par ma terrible chambre : la bataille du thermostat livrée avec passion contre la maisonnée, perdue d'avance par infériorité numérique, me condamna à bouillir d'octobre au jour heureux de la réparation du vétuste chauffage central ; la trêve à peine consommée, j'étuve dorénavant d'une carence en fenêtre. L'air frais des nuits tardives esquive mes lucarnes et je vis presque nu dans ma transpiration. (Le glamour chic et choc n'est point là le propos).
De lectures je m'abreuve et de musique aussi ; l'élévation de l'âme dans des sphères éthérées compensera peut-être la cuisson de l'épiderme. Loin des compagnons d'âme, sociopathe à temps plein, je peuple mes déambulations de fantômes parcheminés, de créatures de sons et de mots plus réels que les voisins que j'entends sans jamais les croiser. Raskolnikov en frère, Zuckerman en tuteur ; le gai savoir de Baudelaire qui m'apprend Paris autrement. Londres lui ressemble, finalement : étoile de fond bruyante au roi angoissé, où se noient de concert les passions et les peurs. Artères surpeuplées d'une foule anonyme ânonnant des mots doux au creux du combiné ; bijoux de façade noircies par le grouillant trafic ; démultiplication des patrons de plastique où scintille la dernière extase d'une civilisation nauséeuse. Au coeur de ce mauvais dédale, labyrinthe aux miroirs qui reflètent leur vide à l'infini, je m'invente un art et une postérité, funeste sublimation de cette imparcourable distance de vous à moi. Jouer à choisir le vide — adopter la posture des penseurs, érémitique ersatz d'une vie créative — feindre la force débordante projetée comme la lance du jeune Perceval courant la Gaste Forêt, quand le papier n'exubère que l'axiomatique essentiel manque. Vivre avec la plume des autres et sous la sienne propre, faute de savoir mieux faire, faute de savoir autrement faire. J'ai troqué pour une fois mon observatoire coutumier ; la routine, paraît-il, encourage la boisson ; profitant de l'avance de l'été je m'adosse à un chêne dans un parc de la ville. L'enfermement abandonné laisse place à une ouverture, une prise de risque de contact avec l'existence ; la protection offerte par le coin de vitrine est reléguée au rang des souvenirs cocasses — mieux voir et moins être vu. Copiste à défaut d'acteur, contraste plus saisissant et plus cruel encore. Parfois le personnage souhaite que l'auteur se taise ; à jamais.
Music ~ Mogwai [Young Team] - Mogwai Fear Satan

Je suis certain que ma beaufitude fracassante et mal habillée te réveillera du songe dans lequel les volutes émanant de ton corps luisant de sueur (hmm) t'ont visiblement plongé. Ou bien serait-ce la drogue ? :o
RépondreSupprimerBref, comme dirait Joey Starr, "j'arrive j'arrive j'arrive !"
(on a les références qu'on peut hein)
Oh ! Un commentaire de Cisco ! <3
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