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Every man in sight
Every man in sight
Long time no write — je vous ai négligés, hypothétiques et imaginaires lecteurs dont je suppose toujours la présence discrète, gratification silencieuse qui s'ajoute au faisceau de motifs animant la plume accrochant le papier. Le temps passe, file et palpite alors que j'ai le dos tourné ; un voyage à Paris et le trimestre s'achève à la vitesse de l'Eurostar qui me ramènera près de vous pour ces studieuses vacances. J'ai tâché, entreprise fort ardue et vouée à l'échec, de freiner sa course, jalonnant les semaines de rituels répétés — arrière-plan gustatif qui confèrera, sans aucun doute, aux futures oeillades rétrospectives une inimitable et singulière couleur. Unmistakable, dirait l'anglais — et je m'aperçois à cet instant où je cherche désespérément un équivalent maternel à cette idée, que j'ai jusqu'alors évité de me pencher sur les délices de cette langue, sur l'outil expressif qu'elle offre, à la proximité trompeuse avec l'idiome que j'enseigne — j'en suis tout enduit d'erreur. Ainsi, aux draperies évoquées par notre habitude, qui symboliquement vêtent le quotidien d'un appareil au luxe dubitable mais au confort certain, Shakespeare et les soeurs Brontë et Oscar Wilde répondent avec la lassitude d'un used to. Richesse métaphorique de la traduction ! C'est l'usure qui prévaut de ce côté du dictionnaire bilingue ; la fatigue du prévisible, l'ennui de l'attendu ; l'habitude en routine invariable signe de l'encroûtement prématuré d'une existence réglée. Et comment ne pas donner raison aux buveurs de thé à la menthe poivrée face à l'explosion pimentée de l'accidentel, du fortuit — l'incommensurable fécondité de l'inopiné ? Le trimestre qui vent de s'écouler, au long duquel je pouvais raisonnablement soupçonner un ralentissement du rythme des semaines à mesure que ma découverte de l'inconnu laissait place une exploration du connu, fut un recueil véritable d'extra-normalité. L'écoulement paisible des jours dans la tranquillité de ma solitude quotidienne, l'existence ponctuée d'heures de cours et de dîners entre collègues, de longues soirées de correction et d'éclats de rire bienveillant à la lecture des trouvailles de surprenants étudiants, a presque constitué l'exception. C'est en vacances, enfin, que je peux à loisir retrouver le confort de mon poste d'écriture favori. Je vous ai négligés, lecteurs hypothétiques et imaginaire ; je rendais hommage à des visiteurs bien réels et regrettés. Nous nous reverrons à mon retour.
J'ai tout de même remis la main sur quelques fragments jetés ici et là sur du papier qui s'envolait, soufflé par ma porte d'entrée ouverte de nombreuses fois, profitant de rares et chéris intervalles de solitude, que je vous livre tels qu'en eux-mêmes ils peignent les dix semaines si vite écoulées.
Toy-like people make me boy-like
De l'autre côté du centre-ville à partir de la rue où se trouve l'imposante et typiquement anglaise bâtisse qui abrite la chambre que je loue, au bout de la ligne de bus numéro dix-sept qui joint d'est en ouest et dans le sens inverse les deux quartiers populaires de la ville de Reading, se trouve Workingham District. On accède facilement, à pied, à cette presque extrêmité — à droite au bout de Fatherson Road, puis tout le long de Kings Road, la Thames Valley University sur la gauche puis derrière soi, et au bout, comme un signe de mauvaise augure, une plaisanterie d'un goût douteux marquant l'entrée dans une zone mortellement dangereuse, Cemetery Junction. J'ai longtemps cru, mes pas ne m'ayant jamais emmené dans cette direction, que le nom de cette intersection était le macabre rappel de quelque drame automobile — Kings Road et London Road se croisant, et en elles un flot de voitures ininterrompu qui caractérise les heures de pointes, ou le rugissement pathétique d'une berline tapageuse louée pour quelques heures par un jeune homme en mal de reconnaissance au milieu de la nuit. Or la réalité révèle un pragmatisme partagé internationalement lorsque vient le difficile moment du baptême d'une nouvelle travée à travers l'épais tissu urbain : à la jonction des boulevards, c'est bel et bien le cimetière municipal qui s'étend, tout en tombes de pierre et végétation sauvage. L'heure tardive me décourage de passer sous l'arche monumentale qui en marque l'entrée — le portique ouvrant, semble-t-il, un passage vers ce royaume où les regrettés s'incarnent en leur substitut marmoréen que l'on orne de fleurs comme un album de photos, lest we forget. Des réminiscences de l'air de la "Grande Porte de Kiev", orchestration Maurice Ravel des Tableaux d'une exposition — la majesté des cuivres troquée pour la solitude lugubre d'un violoncelle solo minorant les tierces et diminuant les quintes. Au-delà de cette voûte dérisoirement éclairée, le cimetière est plongé dans l'obscurité. Je le contourne sur sa droite et poursuis mon aventure au hasard des rues, tête baissée vers ces contrées étrangères et à ce titre éminemment désirable. Les lampadaires sont rares et mon oeil est attiré par la vitrine d'une boutique où une chaude lueur vacille ; Warm Homes surplombant fièrement l'insolite lécheur de vitrine que je fais, tout surpris de voir devant lui toutes formes et couleurs et matériaux de cheminées — une touche de ce si mystérieux humour anglais ?
[Fragment interrompu, apparemment prématurément]
Awake I lie in the morning's blue
Pour une fois que je pensais faire une exception, c'est raté. Je me voyais déjà, au fond du sombre pub, de part et d'autre de ma feuille un warm chocolate fudge cake et un double whisky, la plume déjà en main et l'oreille aux aguets de conversation toujours fécondes des piliers de comptoir. De la résignation au choix assumé, j'avais sur le chemin parcouru toute la gamme des émotions différentes, mon être tout entier se modifiant insensiblement alors que progressivement j'affirmais avec force ma volonté — ma préférence — la primauté du Monk's Retreat sur l'inévitable Starbucks ; la tête enfoncée entre mes deux épaules pour me protéger de la pluie contre laquelle je n'avais pas pensé à me munir de protection autre que mon courage, alors que les gouttes commençaient à tomber à mi-chemin entre mon origine dont j'étais désormais trop loin pour qu'un retour vaille la peine et mon but qui n'était pas assez proche pour que je puisse éviter d'être trempé jusqu'aux os. Assez cruelle posture qui justifiait complètement le recours au réconfort offert par la maison Glenfiddich ; heureusement l'averse n'a pas duré trop longtemps, et j'ai en outre rapidement atteint mon habituel repaire, devant lequel je suis passé par acquit de conscience — grand bien m'en fit, puisque contre toute attente, et la mienne en tout cas, il était ouvert. Le double whisky attendra. Encore une fois, je ne mets le nez dehors qu'après dix-sept heures ce dimanche*, à la nuit tombante et alors que repos, rangement et nettoyage ont été accomplis — bientôt, à nouveau, je reçois. Il y a bien longtemps que j'ai perdu tout fol espoir un instant caressé de maintenir les communs dans un état de propreté acceptable ; il faut donc se contenter de masquer la crasse trop visible en entretenant au minimum. Il n'est pas aisé de vivre au quotidien avec des colocataires invisibles, et visiblement hermétiques au concept de propreté, de rangement, de gratuité ; chacun ne nettoie pas forcément derrière lui et forcément coupieusement moins derrière tous les autres. Une éponge non essorée traînait dans le récipient de plastique dont l'usage coutumier est égouttoir à couverts, elle commençait à pourrir, laissant dans l'évier une fois l'eau croupie vidée par mes soins — malheureusement, who else ? — un relent de canalisation mal entretenue, ce que par ailleurs les nôtres sont sans l'ombre d'un doute. Au moins ma chambre est-elle propre ; au moins suis-je habitué à la compagnie de voisins irrespectueux du bien partagé : deux ans en cité universitaire, pendant lesquels j'ai partagé quatre sanitaires, trois douches et deux minuscules cuisines avec quelques vingt-neuf chambres, et donc potentiellement vingt-neuf aimables comparses, m'ont appris tant bien que mal ce que l'on pouvait attendre d'être humains résidant ensemble. Sans discipline commune imposée — et comment aurait-elle pu l'être — la tendance à la propreté des lieux partagés tend invariablement vers le zéro. Ce n'est pas une caractéristique française ; ma présente expérience de première main fait mentir le préjugé. Et le brave Mike, aïeul jovial au fort accent du Berkshire, valeureux Jeannot-les-mille-métiers de la propriété, n'y peut pas grand-chose avec son aspirateur en plastique — à l'instar du toujours souriant malgré les kilomètres de sol à laver inexorablement jour après jour personnel d'entretien du bâtiment A de la cité René Descartes à Poitiers. Au cas où vous envisagez une petite visite, à laquelle vous êtes plus que conviés, vous mes lecteurs qui peut-être n'existez pas et peu importe en fin de compte — vous voila prévenus.
Déjà les vacances et déjà la France m'appelle. Plus qu'un trimestre. Plus que trois mois. Brûlez vos calendriers, arrachez les pages de vos almanachs, brisez les horloges et cassez leurs aiguilles et laissez-moi le temps de vivre
anglais encore un peu !
* Lequel, je suis bien en peine de vous répondre, n'ayant pas daté le billet.
Music : Joy Division ~ [Closer]

Si vs revenez vivre en France vs garderez le Mal du pays, car votre vie n'est à présent plus ici, mais belle est bien la haut...
RépondreSupprimer"London"
Ici n'est qu'un passage de plaisirs et de Vacances, une vague lucrative et jouissive d'une nostalgie passée..
Mais plus crédible-ment " ;) " un Futur...
Mister E.
Vous êtes le Protagoniste d'un des livres de Camus à mes yeux...
Tendresse...